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18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 22:48

Allez, l’article de ce jour "Pourquoi je ne publie(rai) plus (jamais) dans des revues scientifiques" d’O. Ertzscheid (OE | blog affordance) a pas mal buzzé. L’article est fort juste sur certains aspects, énervant sur d’autres, mélange pas mal de sujets, est assez autocentré (sur la propre situation de l’auteur). Allez, en contre-feu, je vais faire pareil. Ce sera très inégal. Et rien de personnel contre l’auteur du billet initial.

1. D’abord, pour n’importe qui suivant ce sujet, « Pourquoi je ne publierai jamais dans des revues scientifiques » évoque immanquablement l’appel de Tim Gowers (médaille Fields) en 2012, où celui-ci indique clairement qu’il ne publiera plus chez Elsevier (l’a-t-il respecté ?). Pour ma part, je n’aurais pas titré un article ainsi, à l’aune d’une phrase restée célèbre d’une médaille Fields – je ne dis pas que c’est intentionnel de la part d’OE, mais je ne l’aurais pas fait.

2. OE est MCF en SIC. Bon, finalement, les SIC ou STIC, c’est des sciences exactes ou des SHS ? Ou dans une zone grise intermédiaire ? Olivier semble se revendiquer plutôt des SHS.

3. cynisme – rente – prédation – hallucinants : ça fait beaucoup en une phrase. Avons-nous perdu le sens de la mesure, propre à nos disciplines, au point d’être si amphigouriques ? Pour ma part, il n’y a qu’un terme dans lequel je me reconnais dans la situation de l’oligopole de l’édition scientifique (le seul terme objectif) : rente. Et c’est déjà scandaleusement beaucoup, s’agissant d’argent public.

4. La récente information de l’Université de Montréal qui a (9 mai 2016) coupé ses abonnements Springer. Ceci est présenté comme sensationnel, mais n’est pas vraiment neuf : ç’avait déjà été le cas pour la Max Planck Gesellschaft en Allemagne avec Springer fin 2007, il y a 8 ans. Et ça s’était soldé par un nouvel accord (février 2008), certes plus favorable à l’Open Access, mais toujours avec l’abonnement Springer. C’est un Français, Laurent Romary (INRIA), qui avait été à la manœuvre pour la MPG. On pourrait utilement lui demander son avis.

5. Point Godwin de la comparaison avec Monsanto. Les chercheurs qui ne peuvent pas chercher, et les agriculteurs qui ne peuvent pas cultiver. OK. Très bien.

6. [citation] « les "éditeurs" desdites revues ont arrêté depuis bien longtemps de produire le travail éditorial qui justifiait le coût et l'intérêt desdites revues » : bien évidemment. Mais ma fibre d’historien me fait me demander : Pourquoi notre recherche a-t-elle abandonné à ces éditeurs en situation d’oligopole la rédaction de nos revues ? On ne peut pas faire l’économie d’une analyse historique de ce qui s’est passé dans les 15 dernières années dans le monde de l’ESR – en particulier la sous-traitance de l’édition (et pourtant les comités éditoriaux restent là, scientifiques choyés par leur éditeur, etc.). On a bradé nos revues, pour un plat de lentilles.

********

L’article passe à un tout autre sujet avec le fait qu’OE ne veut plus « publier, &c. » : après les raisons « économico-professionalo-éditoriales » (que tout le monde partage, et qui sont à peu près connues de tous), OE passe à des raisons plus personnelles, et en fait embraye sur d’autre sujets. Suivons-le sur ces sujets.

7. « la détresse sexuelle et psychologique de l'évaluateur AERES » : comment peut-on discréditer son propos par de pareilles c** digressions ?

8. Les mandarins – le jargon – HDR en mode « carpette », etc. Tout le monde sera d’accord là-dessus (sachant que la plupart aspire à devenir mandarin, mais enfin passons). Entièrement d’accord avec OE sur ces chercheurs qui refont 4 à 8 fois le même article, parfois le même livre, y compris pour des universitaires très médiatiques en SHS. Personne ne se risquera à avancer un nom. C’est l’omerta. Et le jargon, les phrases compliquées, ras-le-bol aussi (je ne sais pas ce qu’OE entend par « Sokal style » : si c’est le Sokal 1995 de l’herméneutique etc. se moquant de la philosophie postmoderne et de son jargon, j’applaudis car je partage l’avis de Sokal).

9. Mais le jargon en SIC, en analyse du numérique (le domaine d’OE), il faudrait quand même en parler. Ça jargonne dans nombre de colloques ou de séminaires académiques sur le numérique – il suffit de regarder certains # sur Twitter, parfois. Le jargon existe aussi chez les « vulgarisateurs » les plus médiatiques. Qui bercent le (grand) public en jargonnant. Tiens, je lâche un nom : Stiegler. À l’inverse, les discours simplistes (disons plutôt : non jargonnants, car les autres aussi sont parfois simplistes), comme Serres et sa Poucette. Le jargon et les c**, ce n’est pas que dans les revues académiques de l’oligopole Elsevier/Springer. C’est aussi dans nos colloques, et même dans nos articles Open Access… Ça peut aussi rimer avec vulgarisation et grand public, hélas.

********

Quelques points de forme.

10. Un billet de blog, ça ne doit pas être trop long (c’est une opinion personnelle – comme un certain nombre d’opinions données par OE dans son billet). Vulgariser, c’est aussi arriver à synthétiser en peu de mots. Un billet trop long, ça s’appelle… un article scientifique ?

 

{citation billet d'origine} Mais nonobstant, c'est vrai que la vraie évaluation par les pairs c'est important. Sauf que JAMAIS AUCUN CHERCHEUR NE S'AMUSERA A PUBLIER DES CONNERIES juste pour voir si ses pairs s'en rendront compte ou pas. Parce que d'abord en général les chercheurs sont plutôt des gens instruits, relativement compétents, et relativement soucieux de contribuer à l'avancée des connaissances. Et aussi parce que SI TU PUBLIES UN ARTICLE AVEC DES CONNERIES SCIENTIFIQUES OU DES METHODOLOGIES FOIREUSES [...  Notre putain de métier c'est d'enseigner, de produire des connaissances scientifiques permettant de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons ET DE PARTAGER CES PUTAINS DE CONNAISSANCES AVEC LES GENS. Pas JUSTE avec nos gentils étudiants ou JUSTE avec nos charmants collègues, AVEC LES GENS. Notre putain de métier ce n'est pas d'attendre deux putains d'années que d'improbables pairs qui auraient par ailleurs bien mieux à faire {fin de citation}

 

11. Désolé là je vais être désagréable, mais pour moi ce n’est pas possible de lire des billets de blogs avec tant de « gros mots » (« Ah, le vieux style », in Beckett Les Beaux Jours). C’est franchement pas supportable. Fallait-il qu’OE bouillît à ce point de colère rentrée pour nous infliger ça ? Alors là je préfère lire un article académique jargonnant de Badiou plutôt qu’un article de billet avec trop de grossièretés (non je rigole, quand même pas).

Ça me fait penser à une récente séance de vulgarisation grand public pendant laquelle je donnais, parmi d’autres, une conférence. Plusieurs conférenciers de la même séance avaient cru bon de prendre des exemples dans le registre du grossier, du trash. C’est ça qu’il faut pour captiver le public ? Un mathématicien madré, que j’apprécie beaucoup, me glissait à la sortie : « Pourquoi certains croient-ils qu’il faille être vulgaire pour faire de la vulgarisation ? » 

********

Après, le billet passe à un autre sujet, encore différent. « J'ai des collègues passionnants. Et je ne suis pas le seul. Mais personne ne le saura jamais. »

12. Oui, il existe dans l’université plein de gens passionnants. Mais les canaux de diffusion de la connaissance sont limités, hélas. La radio, ou ce qu’il en reste. Les revues grand public (point 14 ci-dessous). Les cycles de conférences grand public, en nombre limité. Parfois trop spécialisés (c’est le syndrome Stiegler, où le public écoute la musique en ayant l’impression d’être intelligent – c’est vrai en SHS, c’est vrai aussi en maths). Parfois trop idéologiques : une opinion militante (à la Badiou), c’est de « la diffusion de la connaissance » ? Non. Un autre canal de diffusion : internet. Rien d’illimité là-dedans hélas, compte tenu du « temps de cerveau disponible ». C’est le struggle for life, y compris pour les « vulgarisateurs » ou pour les sites institutionnels. Quand ce n’est pas la concurrence entre initiatives institutionnelles – on a peu d’argent public mais on aime bien chacun avoir son site, et se faire concurrence. Et même les gens (un peu) intéressants d’avant, comme F. Jacob et C. Lévi-Strauss (1972), il faut payer l’INA pour les écouter, alors qu’on a déjà payé 3 fois (l’ORTF, l’INA, le Grand Emprunt pour la numérisation… tiens ça ressemble au premier sujet, l’édition scientifique : l’argent public – i.e. chacun de nous – paye 3 à 4 fois | ma tribune Rue89 juin 2014). Oui, il y a plein de gens vivants (ou morts) à écouter, pas seulement des universitaires d’ailleurs, qui ont plein de choses à dire. La vie est mal configurée, comme dirait mon ami David M.

13. Un autre canal de diffusion de la connaissance, c’est la vidéo. Ça marche fort, p****. N’aurait-on pas des choses intéressantes à dire en SHS dans des vidéos Web grand public : faire de la culture générale, pas trop idéologique (juste un peu, OK) ? Plutôt que faire des appels à communications (en Digital Humanities, en histoire des sciences, pour prendre 2 exemples que je connais), à la date de soumission toujours repoussée compte tenu du faible nombre de propositions reçues ? Et qui organisera le Ne colloque sur les digital humanities, sur la diffusion de la culture scientifique, sur les rapports science-société ? Et le séminaire aux titres d’interventions les plus abscons possibles (il faudrait faire un best of) ? ça fait vraiment beaucoup d’énergie dépensée. Si l’on va jusqu’au bout du raisonnement d’OE, le jargon, ce n’est pas que dans les publications écrites, loin de là, et ç’a n’a finalement pas grand’chose à voir avec l’oligopole d’édition….

13bis. Pardon, je m’égare : la vidéo. Ça marche fort (déjà dit). Quand on voit comment les audiences de sites Youtube de vulgarisation scientifique dynamitent celles de nos blogs, on peut se demander si ça vaut le coup de continuer à faire des (longs) billets de blog. Et en SHS, si on en faisait des vidéos ? On n’est pas condamnés à l’autopromotion personnelle des TedX, et celle-ci touche aussi bon nombre de chercheurs… (cf. The Guardian, "We need to talk about TED", déc. 2013). Si on imaginait des formats plus intelligents ?

14. Ah tiens, sur les canaux SHS de diffusion de la connaissance, d’articles grand public, il y en a un que l’article n’évoque pas : les « revues grand public (éclairé) ». On pense au Débat – attention, danger, c’est Gauchet l’affreux réactionnaire (nous disent les Nouveaux Sociologues, mais hélas ils ne sont pas les seuls à répandre cette idée) qui l’anime [disclaimer : j’ai publié 2 fois dans Le Débat]. Tiens, je vous les classe de droite à gauche politiquement : Revue des deux Mondes (depuis 1828, à présent Ladreit de Lacharrière) – Commentaire (arono-boudono-barriste) – Le Débat (Nora-Gauchet, déjà mentionnée) – Esprit (mouniérin, i.e. un peu fluctuant) – Les Temps modernes (sartro-castoro-lanzmannienne) – Revue du Crieur (nouvelle revue Mediapart/La Découverte, à... découvrir, ça décoiffe). Ou des revues (un peu) plus spécialisées, comme en SIC Futuribles (famille Jouvenel, depuis 1960). Pourquoi n’y publiez/ons-vous/nous pas ? En ce qui me concerne je suis dans une génération intermédiaire, entre OE et les baby-boomers qui « tiennent » ces revues (et quand je dis baby-boomer ça peut aller jusqu’à nonagénaire) : faudrait-il avoir plus de 50 ans pour publier dans ces revues ? Plus sérieusement : ces revues sont-elles prêtes à lâcher la bride, à sortir des coteries, à s’ouvrir à des auteurs plus jeunes, non médiatiques ? Et ces auteurs sont-ils prêts à y écrire ?  Je me rappelle d’un échange Twitter où sous prétexte que [censuré] publiait dans Le Débat (même argument que ci-dessus), c’était une revue « nulle, sans comité de lecture » – c’est marrant comment là tout d’un coup les positions s’inversent (ce qui s’appelle jouer « à front renversés »). Ces revues aggravent leur cas quand on sait qu’elles sont à la pointe du combat contre l’Open Access (tribunes dans Le Monde, etc.). Ben oui, c’est compliqué. Et pourtant, oui, elles sont pas mal lues ces revues, elles sont dans les bonnes librairies – et ça vaut le coup d’essayer d’écrire dedans, Olivier et les autres.

15. L’article se termine par là où il avait commencé, son premier sujet, celui de l’oligopole d’édition scientifique (après avoir abordé des sujets très différents, comme j’ai essayé de le montrer) ; donc nous terminerons pareil. Oui, dix ans de perdus, comme dit OE. Soros en 2003. Lawrence Lessig en 2005, rappelle OE. Gowers en 2012. Les grands noms n’ont pas manqué en soutien du combat. Et pourtant je dirais, un peu comme certains mouvements écologistes que je suis dans mes travaux : « Pourquoi avons-nous échoué, constamment, depuis 12 ans ? ». C’est ça la vraie question. Pas de savoir si OE publiera ou non dans des revues scientifiques. Ni Gowers d’ailleurs. Alors oui, Marin Dacos me reprend en disant que les choses évoluent, lentement, que c’est difficile. Il a raison, et beaucoup de mérite et d'ardeur. Mais pourquoi en est-on encore là, si peu avancés (ex. le « mandat de dépôt obligatoire » – drôle de terminologie – c’était déjà dans le rapport Salençon/AM en 2008 sur l’édition scientifique). Et surtout : comment en est-on arrivés là ? C’est l’oligopole capitalistique de l’édition scientifique, ou le « système technicien » qu’est devenu l’administration de l’ESR ? Les deux sans doute – mais ne hurlons pas toujours de la même manière contre le premier : n’oublions pas le poids du second, et interrogeons-nous là-dessus, aussi. Au risque d’être prétentieux, c’est un peu le débat d’Ellul contre les marxistes : la faute est-elle au capital (position marxiste) ou au système technicien (position ellulienne) ?

********

Voilà. Sur les blogs aussi, il faut publier (c'est Publish or Perish). Ce billet est fort long, en réponse à celui d’OE. Qu’il ne m’en veuille pas de certains propos ici. Il a touché en moi certaines cordes sensibles (le numérique, la vulgarisation, l’édition scientifique). Le débat, c’est important, comme il le soulignait. Peut-être ces coups de gueules (salutaires, au moins pour leurs auteurs respectifs) font-ils bouger légérement quelques lignes ? Mais néanmoins, quelle action, finalement ?

Ça me fait penser à une récente séance de vulgarisation grand public pendant laquelle je donnais, parmi d’autres, une conférence. Plusieurs conférenciers de la même séance avaient cru bon de prendre des exemples dans le registre du grossier, du trash. C’est ça qu’il faut pour captiver le public ? Un mathématicien madré, que j’apprécie beaucoup, me glissait à la sortie : « Pourquoi certains croient-ils qu’il faille être vulgaire pour faire de la vulgarisation ? » 

10. Un billet de blog, ça ne doit pas être trop long (c’est une opinion personnelle – comme un certain nombre d’opinions données par OE dans son billet). Vulgariser, c’est aussi arriver à synthétiser en peu de mots. Un billet trop long, ça s’appelle… un article scientifique.

Après, on passe à un 4e sujet, encore différent. « J'ai des collègues passionnants. Et je ne suis pas le seul. Mais personne ne le saura jamais. »

11. Oui, il existe dans l’université plein de gens passionnants. Mais les canaux de diffusion de la connaissance sont limités, hélas. La radio, ou ce qu’il en reste. Les revues grand public (point 13 ci-dessous). Les cycles de conférences grand public, en nombre limité. Parfois trop spécialisés (c’est le syndrome Stiegler, où le public écoute la musique en ayant l’impression d’être intelligent – c’est vrai en SHS, c’est vrai aussi en maths). Parfois trop idéologiques : une opinion militante (à la Badiou), c’est de « la diffusion de la connaissance » ? Pas sûr. Un autre canal de diffusion : le Web. Rien d’illimité là-dedans hélas, compte tenu du « temps de cerveau disponible ». C’est le struggle for life, y compris pour les « vulgarisateurs » ou pour les sites institutionnels. Quand ce n’est pas la concurrence entre initiatives institutionnelles – on a peu d’argent public mais on aime bien chacun avoir son site, et se faire concurrence. Et même les gens (un peu) intéressants d’avant, comme F. Jacob et C. Lévi-Strauss (1972), il faut payer l’INA pour les écouter, alors qu’on a déjà payé 3 fois (l’ORTF, l’INA, le Grand Emprunt pour la numérisation… tiens ça ressemble au premier sujet, l’édition scientifique : l’argent public – i.e. chacun de nous – paye 3 à 4 fois). Oui, il y a plein de gens vivants (ou morts) à écouter, pas seulement des universitaires d’ailleurs, qui ont plein de choses à dire. La vie est mal configurée, comme dirait mon ami David M.

11. Un autre canal de diffusion de la connaissance, c’est la vidéo. Ça marche fort, p****. N’aurait-on pas des choses intéressantes à dire en SHS dans des vidéos Web grand public : faire de la culture générale, pas trop idéologique (juste un peu, OK) ? Plutôt que faire des appels à communications (en Digital Humanities, en histoire des sciences, pour prendre 2 exemples que je connais), à la date de soumission toujours repoussée compte tenu du faible nombre de propositions reçues ? Et qui organisera le Ne colloque sur les digital humanities, sur la diffusion de la culture scientifique ? Le séminaire aux titres d’interventions les plus abscons possibles (il faudrait faire un best of) ? ça fait vraiment beaucoup d’énergie dépensée. Si l’on va jusqu’au bout du raisonnement d’OE, le jargon, ce n’est pas que dans les publications écrites, loin de là, et ç’a n’a finalement pas grand’chose à voir avec l’oligopole d’édition….

11bis. Pardon, je m’égare : la vidéo. Ça marche fort (déjà dit). Quand on voit comment les audiences de sites Youtube de vulgarisation scientifique dynamitent celles de nos blogs, on peut se demander si ça vaut le coup de continuer à faire des (longs) billets de blog. Et en SHS, si on en faisait des vidéos ? On n’est pas condamné à l’autopromotion personnelle des TedX (et celle-ci touche aussi bon nombre de chercheurs…) ? Si on imaginait des formats plus intelligents ?

12. Ah tiens, sur les canaux SHS de diffusion de la connaissance, d’articles grand public, il y en a un que l’article n’évoque pas : les « revues grand public (éclairé) ». On pense au Débat – attention, danger, c’est Gauchet l’affreux réactionnaire (nous disent les Nouveaux Sociologues, mais hélas ils ne sont pas les seuls à répandre cette idée) qui l’anime [disclaimer : j’ai publié 2 fois dans Le Débat]. Tiens, je vous les classe de droite à gauche politiquement : Revue des deux Mondes (depuis 1828, à présent lacharrièrine) – Commentaire (arono-boudono-barriste) – Le Débat (Nora-Gauchet, déjà mentionnée) – Esprit (mouniérin, i.e. un peu fluctuant) – Les Temps modernes (sartro-lanzmannienne). Ou des revues (un peu) plus spécialisées, comme en SIC Futuribles (famille Jouvenel, depuis 1960). Pourquoi n’y publiez/ons-vous/nous pas ? En ce qui me concerne je suis dans une génération intermédiaire, entre OE et les baby-boomers qui « tiennent » ces revues (et quand je dis baby-boomer ça peut aller jusqu’à nonagénaire) : faudrait-il avoir plus de 50 ans pour publier dans ces revues ? Plus sérieusement : ces revues sont-elles prêtes à lâcher la bride, à sortir des coteries, à s’ouvrir à des auteurs plus jeunes, non médiatiques ? Et ces auteurs sont-ils prêts à y écrire ?  Je me rappelle d’un échange Twitter où sous prétexte que [censuré] publiait dans Le Débat (même argument que ci-dessus), c’était une revue « nulle, sans comité de lecture » – c’est marrant comment là tout d’un couples les positions s’inversent (ce qui s’appelle jouer « à front renversés »). Ces revues aggravent leur cas quand on sait qu’elles sont à la pointe du combat contre l’Open Access (tribunes dans Le Monde, etc.). Ben oui, c’est compliqué. Et pourtant, ben oui, elles sont pas mal lues ces revues, elles sont dans les bonnes librairies – et ça vaut le coup d’essayer d’écrire dedans, Olivier et les autres.

13. L’article se termine par là où il avait commencé, son premier sujet, celui de l’oligopole d’édition scientifique (après avoir abordé des sujets très différents, comme j’ai essayé de le montrer) ; donc nous terminerons pareil. Oui, dix ans de perdus, comme dit OE. Soros en 2003. Lawrence Lessig en 2005, rappelle OE. Gowers en 2012. Les grands noms n’ont pas manqué en soutien du combat. Et pourtant je dirais, un peu comme certains mouvements écologistes que je suis dans mes travaux : « Pourquoi avons-nous échoué, constamment, depuis 12 ans ? ». C’est ça la vraie question. Pas de savoir si OE publiera ou non dans des revues scientifiques. Ni Gowers d’ailleurs. Alors oui, Marin Dacos me reprend en disant que les choses évoluent, lentement, que c’est difficile. Il a raison, et beaucoup de mérite. Mais pourquoi en est-on encore là, si peu avancés (ex. le « mandat de dépôt obligatoire » – drôle de terminologie – c’était déjà dans le rapport Salençon/AM en 2008 sur l’édition scientifique). Et surtout : comment en est-on arrivés là ? C’est l’oligopole capitalistique de l’édition scientifique, ou le « système technicien » qu’est devenu l’administration de l’ESR ? Les deux sans doute – mais ne hurlons pas toujours de la même manière contre le premier : n’oublions pas le poids du second, et interrogeons-nous là-dessus, aussi. Au risque d’être prétentieux (mais allez, tant pis), c’est un peu le débat d’Ellul contre les marxistes : la faute est-elle au capital (position marxiste) ou au système technicien (position ellulienne) ?

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Voilà. Ce billet est fort long, en réponse à celui d’OE. Qu’il ne m’en veuille pas de certains propos ici. Il a touché en moi certaines cordes sensibles (le numérique, la vulgarisation, l’édition scientifique). Le débat, c’est important, comme il le soulignait. Mais quelle action, finalement ?

 
Published by Alexandre Moatti
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29 novembre 2015 7 29 /11 /novembre /2015 17:08

Dimanche gris et morne, immobilisation forcée : le meilleur moment pour faire le reviewing d'une série de propositions à un colloque, reviewing pour lequel on a été sollicité (précision : je n'ai moi-même pas proposé de communication).

Et à la lecture de certaines propositions pour ce colloque dans une ville avenante d'Europe, en début d'été (juste après les cours universitaires, mais n'empiétant pas sur le plein des vacances), je ne peux m'empêcher de me dire (attention ceci ne concerne pas toutes les propositions que je reviewe, ni même l'une d'entre elles en particulier – enfin si – disons que c'est juste une impression, sans doute erronée mais tenace) :
 

C’est quoi ces propositions qui visent juste à faire le point sur l'activité du labo, ou portant sur des points sans grand intérêt ? En fait c'est le labo qui paye le déplacement (si la communication est acceptée), et c'est pas désagréable de revoir les copains et de faire un peu de tourisme une fois l'an, non ?
 

C'est ça aussi, la recherche...

Bon, allez, je vous laisse, faut que je retourne reviewer. Dans la bonne humeur.

Published by Alexandre Moatti - dans Edition scientifique
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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 16:00

J'aime bien faire l'historique de locutions – ici celle de "révolution numérique", abondamment employée de nos jours, pour décrire "la disruption" (à noter aussi : l'étonnant "surgissement de la transition numérique", chez N. Colin).

On trouve trace de "révolution numérique" en mars 1999, sous la plume de Bernard Spitz, ancien membre du cabinet du Premier Ministre M. Rocard, à l'époque en transit au Conseil d'Etat entre deux postes "numériques" (directeur chez Canal+ 1992-1996 avant d'être directeur de la stratégie chez Vivendi Universal entre 2000 et 2004, à l'époque Messier).


Ce petit opuscule (40 p.) n'est pas chez n'importe quel éditeur : c'est une note de la Fondation Saint-Simon (fondée en 1982, dissoute fin 1999 – c'est donc une de ses dernières publications)(*). C'était une fondation d'inspiration centre-gauche (rocardienne) destinée, à partir de 1982, à promouvoir le social-libéralisme, notamment au sein de la gauche nouvellement arrivée au pouvoir en 1981.

Pour l'auteur, en 1999, la "révolution numérique", c'est en fait celle de la télévision le remplacement des canaux hertziens par les câblo-opérateurs numériques. La fin d'une ressource rare (la fréquence hertzienne) et du broadcast, leur remplacement par la profusion de chaînes numériques, avec les "services interactifs" associés (téléachat, pay-per view).

Le contenu précis de cet opuscule, aujourd'hui assez rébarbatif à lire, importe finalement peu : mais il est intéressant de constater qu'à cette époque (1999), la locution "révolution numérique" semble s'appliquer uniquement à la TV – elle est très éloignée de toutes les facettes qu'elle a pu prendre aujourd'hui (la révolution numérique interne à l'entreprise, la révolution numérique qui "ubérise" certains secteurs, etc.).
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(*) Sociologie des institutions : On peut comparer mutatis mutandis le rôle joué en 1999 par B. Spitz (Conseil d'Etat) et la fondation Saint-Simon à celui joué en 2015 par Nicolas Colin (Inspection des Finances) et la fondation Terra Nova (avec son récent ouvrage La richesse des nations après la révolution numérique, fondation Terra Nova)

Published by Alexandre Moatti
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21 septembre 2015 1 21 /09 /septembre /2015 13:30

Dans la lignée d'une partie de mon livre Numérix consacrée à ce qui m'apparaît comme certaines postures de la technophobie, et d'un précédent article de blog consacré à un livre d'E. Morozov, je reviens ici sur un terme promu par ce dernier : le solutionnisme, à savoir la propension à penser que la technique, la technologie, et notamment Internet, sont une voie de solution à tous les problèmes (Wikitionnaire {{en}})

Dans un pays comme la France qui aime bien les abstractions en -isme, ce concept "prend" bien (même si à mon avis ce concept est trop médiatisé, et la pensée de Morozov assez répétitive, idéologisante, et peu historicisée). On trouve néanmoins un bel exemple de solutionnisme en France, celui du "numérique à l'école": promu de manière répétitive par le ministère, Matignon et l'Elysée depuis 20 ans (et même 30, de Fabius 1985 à Valls 2015, brève archéologie des N plans "numérique à l'école" ici par C. Lelièvre). En quoi serait-ce du solutionnisme ? Parce qu'en fait, on peut avoir l'impression (et en ce sens la notion de solutionnisme est forcément subjective) que le "numérique à l'école" est promu comme une solution-miracle, un remède à tous les maux permettant d'éviter de se poser les autres questions, celles de niveau scolaire, de méthodes d'enseignement, de programmes.

Mais allons plus loin : le solutionnisme n'est-il pas à l'œuvre dans d'autres domaines ? Il est frappant de voir comment, après les attentats de Charlie en janvier 2015, Internet a été désigné presque comme l'ennemi public n°1 – ç'a été un fort axe de communication (pour arriver jusqu'à la loi 'renseignement' de juillet 2015), comme si c'était le principal et quasi-unique problème, ce que j'ai résumé dans 2 tweets forcément caricaturaux car lapidaires, mais illustrant le propos :

 

Mais – et c'était le but itinial de mon billet – il convient de relativiser ce concept même de solutionnisme. On le retrouve sous d'autres formes dans l'histoire des idées (Morozov n'en est pas l'inventeur, malgré ce que la presse nous en dit !), par exemple chez Jacques Ellul, Le Bluff technologique (Hachette, 1988):

[...] la technique nous est dorénavant présentée comme la seule solution à tous nos problèmes collectifs (le chômage, la misère du tiers monde, la crise, la pollution, la menace de guerre) ou individuels (la santé, la vie familiale, et même le sens de la vie) [...] Et il s'agit bien de bluff, parce que dans ce discours l'on multiplie par cent les possibilités effectives des techniques et que l'on voile radicalement les aspects négatifs.

Ce passage est tiré de l'Avertissement par Ellul lui-même, en début d'ouvrage : c'est même sa définition du bluff technologique qu'il donne ainsi. Alors, de grâce, arrêtons de considérer certains concepts comme totalement neufs, "innovants" (car il faut du neuf, toujours !), et tâchons de faire une archéologie de ces concepts  cela nous aidera, je pense, à mieux réfléchir.
 

Published by Alexandre Moatti
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10 mai 2015 7 10 /05 /mai /2015 20:06

En préparation de la table ronde ESPCI/ Espace Pierre-Gilles de Gennes de lundi 11 mai 2015, j'ai relu l'intéressant Livre Blanc Pour une meilleure visibilité de la recherche française, d'Antoine Blanchard et Elifsu Sabuncu, de 2e Labo (mars 2015)1. La démarche même en est intéressante, un « livre blanc » fait par deux personnes (compétentes, associées dans leur entreprise 2e Labo), de manière indépendante de toute institution, mis à disposition gratuitement et soumis à la discussion (ce 11 mai) : je ne crois pas avoir déjà vu cela dans ma carrière administrativo-universitaire – et ça change, à la fois par le style enlevé2 et par le contenu, de nombre de rapports publics souvent assez creux. L'inclusion, à la fin du rapport, de commentaires qui ont été faits aux auteurs – dont certains critiques –, suite à leur tribune dans Le Monde du 2 décembre 2013, dénote aussi une démarche originale et contributive, de manière effective et pas seulement dans les discours.

Un premier point à noter est la focalisation sur les « données récoltées par les administrateurs de la recherche » (type ANR), et non les données de recherche elles-mêmes (qui sont un autre sujet, me semble-t-il)3. Les auteurs estiment qu'elles constituent les meilleures métadonnées possibles pour analyser l'ensemble de la recherche française, et déplorent qu'elles soient (notamment via l'ANR) difficilement accessibles (parfois dans des documents téléchargeables... en PDF!), pas assez détaillées, pas assez standardisées. Bref, on serait loin de l'Open Data, prôné notamment par la nouvelle structure publique qu'est Etalab – et loin de ce qu'a fait par exemple une institution culturelle, la BnF, avec son excellent portail de données data.bnf.fr.

Un deuxième point de grand intérêt est la comparaison internationale faite par les auteurs, et notamment avec le Royaume-Uni. Ils mentionnent la politique suivie de longue date par la structure interministérielle du JISC (Joint Information Systems Committee, depuis 1993), avec l'ouverture fin 2013, après 18 mois d'expérimentation, d'un moteur « Gateway to Resarch », avec l'accès standardisé, par mots-clefs, aux programmes de recherche publics, leurs montants de financement, leur durée, leurs auteurs, etc. Ce bon résultat s'explique par un travail de mutualisation (cinq des huit organismes de financement de la recherche ont accepté de travailler ensemble sous l'égide du JISC), et par bien sûr par un travail d'interopérabilité.

Livre Blanc "Pour une meilleure visibilité de la recherche française"

Une recherche « Coriolis » dans le moteur Gateway to Research donne 6 projets (dont l'un en mécanique, l'autre en météorologie – force de Coriolis oblige), et 13 chercheurs auteurs, directeurs de programme auxquels s'adresser. On voit aussi les montants des programmes en £.

 

La comparaison faite par les auteurs avec la situation française laisse alors songeur. Nous n'avions pas anticipé dans notre rapport Salençon/Moatti (2008) l'arrivée et l'importance prégnante du Big Data (par ailleurs l'ANR venait d'être créée), mais force est de constater, si l'on en croit ce Livre Blanc très documenté, que « la France en est réduite à bricoler », avec en concurrence le logiciel SANGRIA (issu du PGI Cocktail, si!) et le logiciel GRAAL (Gestion de la Recherche, Application concernant les Activités des Laboratoires) de l'AMUE (Agence de multualisation des universités et établissements), avant qu'elle ne s'en retire en 2010 ! L'enjeu est maintenant le logiciel CAPLAB (Cartographie, Activités et Pilotage du laboratoire) mais « un appel d'offres aurait dû être lancé en 2012 pour une réalisation en 2013 ; nous sommes en 2015 et l'appel d'offres n'a toujours pas été lancé ». Nous laisserons tout cela à la discussion du 11 mai – cependant ce qui frappe, par rapport au Royaume-Uni, est dans ce pays la permanence des structures, comme celle du JISC, et la réelle volonté de mutualisation entre institutions.

 

Ce qui précède est le principal enjeu du Livre Blanc, comme l'indique son titre. Accessoirement, il évoque aussi d'autres sujets tout à fait intéressants, comme les présentations de pages de chercheurs par les établissements de recherche français (basées elles aussi sur divers logiciels d'annuaires). Les auteurs mentionnent notamment la présentation permise par le logiciel Digital Vita, que je cite parce qu'elle me paraît tout à fait intéressante pour un chercheur (c'est comme ça que je souhaiterais détailler mes axes de recherche sur ma page Paris-VII) :

Current Major/ Current Minor, Non-current Major/ Non-current Minor

(ce sur quoi le chercheur travaille de manière principale actuellement, et de manière secondaire; ce sur quoi il a travaillé de manière principale par le passé, et de manière secondaire).

 

Enfin, une dernière incise figurant dans le Livre Blanc mériterait un développement (mais là non plus ce n'était pas le propos du Livre Blanc) : le développement des « résaux sociaux de la recherche » (de type Academia.edu, MyScienceWork, Mendeley rachetée par Elsevier) : ces réseaux, par leurs relances permanentes (« tel collègue a consulté votre article ») et par leurs services, font concurrence aux portails publics de dépôt d'articles de recherche, comme HAL. Je pense qu'il est important de montrer aux chercheurs que le dépôt de leurs articles dans des archives publiques type HAL est prioritaire ; et je pense qu'une analyse, si possible francophone, comparant les divers réseaux sociaux privés de la recherche, leurs avantages, inconvénients, et surtout leur activité effective devrait être faite4 [post-réunion du 11 mai : Stéphane Pouyllau me signale sur Twitter ce très bon billet de blog d'Eric Verdeil].

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1 À noter qu'on peut se le procurer sur Kindle pour la modique somme de 0,5€ - sinon il est en téléchargement gratuit.

2 Certaines tournures très directes sont amusantes, comme « Patatras », ou « Qu'attend-on encore pour réagir ? ».

3 Les programmes de recherche (aussi bien en climatologie qu'en archéologie) produisent à présent un monceau de données brutes informatisées – mais ce n'est pas le sujet traité par le Livre Blanc.

4 Notamment Academia.edu, créé en 2008 à San Francisco (1 million d'utilisateurs enregistrés); Research Gate, créé en 2008 en Allemagne (5 millions d'utilisateurs enregistrés) ; Mendeley, créé en 2007 à Londres, racheté 80M$ en 2013 par Elsevier (c'est plus un logiciel de gestion de ses références qu'un réseau social) ; MyScienceWork, créé en 2010 en France. Au cours du débat du 11 mai, un intervenant dans la salle a indiqué que ces réseaux sociaux étaient des "gadgets à la mode", et ce qu'il importait c'est d'assurer en France l'interopérabilité entre les systèmes des organismes de recherche pour la meilleure visibilité. Il n'a pas totalement tort, mais pas totalement raison : si un moteur public "Gateway to Research" à la française n'est pas rapidement conçu, ces réseaux sociaux privés occuperont le terrain laissé libre (cf. la tentation Academia c/ HAL chez certains chercheurs, in Verdeil). C'est, mutatis mutandis, la même problémtique que nous avons connue avec Google dans le domaine de la recherche sur Internet, ou celui des bibliothèques numériques.

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24 mars 2015 2 24 /03 /mars /2015 16:52

Quoi de commun, me direz-vous entre l’entreprise SPIE-Batignolles (4e groupe français de construction) et l’abbaye de Royaumont, monument historique du Val d’Oise ? Et pourquoi sur ce blog ? À cette dernière question, je réponds qu’il y a longtemps que je caresse l’idée d’y faire un peu d’histoire du patrimoine industriel – c’est aussi une partie de notre patrimoine, peu souvent évoquée, ni au niveau académique, ni sur Internet.

Logo spie batignolles

À la première question : le point commun entre SPIE-Batignolles (ci-dessus) et Royaumont (ci-dessous), c’est la famille Goüin – et je vous invite à un parcours à travers une histoire familiale, industrielle et culturelle française.

2-Royaumont-GFreihalter.JPG

Abbaye de Royaumont (Val d'Oise) (WikiCommons cc-by-sa GFreihalter)


(presque)Tout commence avec Ernest Goüin (1815-1885), fils de no(ta)bles tourangeaux[1]. Polytechnicien (X1834), fortement inspiré par le développement du chemin de fer en Angleterre, il fonde en 1846, avec l’appui de divers banquiers, dont le saint-simonien[2] Talabot (lui aussi polytechnicien), la première usine française de matériel ferroviaire (voitures, locomotives), dans le quartier des Batignolles le long de l’avenue de Clichy à Paris.

1-EG.jpgErnest Goüin (1815-1885)

 

L’entreprise se diversifie dans la fabrication de navires (avec un chantier naval à Nantes), de métiers à tisser, de ponts et ouvrages d’art – comme le pont ferroviaire d’Asnières (1851), premier pont français à tablier métallique, ou le pont de la rue du Rocher à Paris (1868). Rebaptisée en 1871 société de construction des Batignolles, elle fournit même les perforatrices destinées à la première tentative d’un tunnel sous la Manche, en 1885 !

Rocher.jpg

Le pont de la rue du Rocher, Paris VIIIe (photo Gérard Métron, site struturae.info)

 

L’histoire de l’entreprise suit celle de la IIIe République, notamment celle de l’empire colonial. Après la mort d’Ernest – dont le nom est parmi les 72 savants et ingénieurs honorés par Eiffel sur sa tour –, ce sont Jules (1846-1908), son fils (centralien) puis ses petits-fils Gaston (1877-1921) (aussi centralien), GastonEdouard et Ernest II (1881-1967) qui mènent l’entreprise. Elle construit la ligne ferroviaire Bône-Guelma, entre Algérie et Tunisie, les chemins de fer de l’Indochine et du Yunnan (1901) – avec le soutien de la Banque de l’Indochine –, le chemin de fer de Dakar à Saint-Louis du Sénégal (1883).

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Jules Goüin (costume civil, à g.) lors de l'inauguration du Pont Troïtsky sur la Neva par le tzar Nicolas II et la tsarine, le 19 mai 1903 (photo WikiCommons)

L’histoire des années sombres traverse aussi l’entreprise. Henry Goüin (1900-1977), fils d’Édouard, est déporté, tandis qu’Ernest II, président de l’entreprise, est arrêté à la Libération et passe 9 mois en prison. Après-guerre, elle développe du matériel pour l’industrie pétrolière et gazière (notamment en son usine de Nantes, qui sera disloquée en 1985 entre trois repreneurs, toujours actifs), construit le barrage de Donzère-Mondragon sur le Rhône (1952). La société de construction des Batignolles est rachetée par le groupe SPIE du baron Empain en 1951 – mais Henry Goüin reste à la tête de l’entreprise, jusqu’à la fusion SPIE-Batignolles en 1968.

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La palais abbatial, de style palladien (WikiCommons cc-by-sa B. Poschadel)

Et Royaumont, dans tout ça ? Jules Goüin, fils d’Edouard, avait racheté en 1898 le palais abbatial (résidence de l’abbé, aujourd’hui séparée de l’abbaye, et rachetée en 1922 aux Goüin par une branche Rotschild – aujourd’hui toujours en leur possession) et en avait fait sa résidence secondaire. En 1905, lors de la loi de séparation de l’Église et de l’État, il rachète l’abbaye aux congrégations. Trente ans plus tard, son neveu Henry (1900-1977), [source abbaye Royaumont] « séduit par les initiatives du Front populaire en faveur des travailleurs, décide d’ouvrir les portes de Royaumont aux artistes et intellectuels nécessiteux […] Le 15 mai 1938, il inaugure avec son épouse, Isabel Goüin-Lang, le Foyer de Royaumont, lieu de travail et de repos pour artistes et intellectuels. Vingt-six ans plus tard, en 1964, le projet sera pérennisé sous la forme d’une Fondation Royaumont (GoüinLang) pour le progrès des Sciences de l’Homme.». Ce projet, mené avec le soutien du ministre Malraux, est à l’époque la première fondation privée culturelle en France. La mort d’Henry Goüin en 1977 ralentit le dynamisme de la Fondation, qui par la suite, avec le soutien du Conseil général du Val d’Oise, devient un lieu de concert et d’hébergement d’artistes autour de la musique vocale.

Plaques-Clicsouris.jpg

Quelques références :

  • Anne Burnel, La Société de construction des Batignolles de 1914-1939 : histoire d'un déclin, Librairie Droz, 1995.
  • Rang-Ri Park-Barjot, La Société de construction des Batignolles: Des origines à la Première Guerre mondiale (1846-1914), Presses Paris Sorbonne, 2005.
  • Jacques-Marie Vaslin, « Ernest Goüin, le polytechnicien des Batignolles », Le Monde (économie), 22 novembre 2010.
  • Henry Goüin, L’Abbaye de Royaumont, 1932 (préface d’H. Laurens, 93 p., 41 photographies N&B).
  • Jean-François Belhoste, Nathalie Le Gonidec (dir.), Royaumont au XIXe siècle - Les métamorphoses d'une abbaye, Créaphis, 2008.

[1] Son grand-père Goüin-Moisant (1758-1823), détenait la banque Goüin, fondée à Tours en 1714, et fut député royaliste de 1815 à 1823. C’était une famille noble – quoique sans particule – son blason est D’azur à croix tréflée d’or.

[2] Il y a une inclination saint-simonienne aussi chez Goüin, comme chez de nombreux polytechniciens du XIXe siècle. Il affirme (cité par Le Monde, 2010), que « la puissance n'est légitime que si elle s'exerce pour le bien de tous ». Dès 1847, il met en place une société de secours mutuel qui fait office de Sécurité sociale pour les employés.

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23 février 2015 1 23 /02 /février /2015 11:17

Tiré des Papiers de Jeffrey Aspern (1888) d'Henry James (1843-1916) [éd. fcse Stock  p.12], cette phrase, qu'on pourra mettre en relation avec le sujet de l'anonymat à l'époque d'Internet — est-il possible de rester anonyme à notre époque ?, mais, aussi, en 1888, à propos d'une vieille Américaine résidant à Venise :

 

[...] nous expliquâmes tout par le fait qu'elle s'était tenue tellement tranquille [...] Mais c'était une révélation pour nous que l'effacement, à un tel degré, eût été possible dans la dernière moitié du XIXe siècle — dans le siècle du journalisme, du télégraphe, des photographes et des interviewers.

 

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12 janvier 2015 1 12 /01 /janvier /2015 11:26

En janvier 1981, quelques mois avant les élections présidentielles, Coluche étant ou disant qu'il était candidat, les élèves de la promotion 79 l'avaient invité avec Cabu à venir sur le plateau de Palaiseau à l'X. Je ne sais pas ce qu'il en est resté dans le souvenir des élèves (et des enseignants qui n'avaient pas raté cela), mais il en est resté au moins une chose : cette planche de dessins de Cabu croquant l'X, l'Armée et Coluche. C'est une forme de patrimoine (donc ayant vocation à être sur ce blog), en tout cas c'est un hommage qui est rendu ici à Cabu (et à Coluche).

 

(merci à Hervé Passot de nous avoir rappelé cet événement) (cliquer sur l'image pour lire les détails).

 

CabuX

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28 décembre 2014 7 28 /12 /décembre /2014 17:07

J'emprunte ce titre à Pierre Jourde pour dresser ma propre lsite de livres (contemporains) sans intérêt, pour moi en tout cas. Certains m'ont même irrité par leur vacuité. Tous commentaires sont bienvenus, approuvant ou désapprouvant.

  • Jean-Marie Laclavetine, Train de vies, Gallimard, 2003 (Folio n°4156, 2008).
  • Jean Echenoz, Ravel, Minuit, 2006 (voir commentaires 1* Amazon qui correspondent bien à ce que je pense)

 

23 novembre 2014 7 23 /11 /novembre /2014 17:35

Nous avons entrepris sur Twitter un feuilleton d'agacement de notre lecture d'E. Morozov, Pour tout résoudre, cliquez ici (FYP Éditions, 2014). Des lectures assez critiques de cet ouvrage ou de son ouvrage précédent existent déjà en français sur Internet (Cory Doctorow, traduit du Guardian, 25 janv. 2011, sur le site Framasoft, merci à @AdrienneCharmet du signalement ; voir aussi Sébastien Broca sur La Vie des Idées, 16 mai 2014, qui parle de « généralisation excessive » chez Morozov, merci à @hey_ghis du signalement).

 

Nous continuons la lecture de cet ouvrage de Morozov, nous en marquerons certains éléments positifs, mais souhaitons dès à présent étayer par des exemples notre avis globalement négatif – livre creux et long – discours facile). Prenons le sort fait à Wikipédia, p. 40-41, images à l'appui.

1Commente.jpg

« Wikipédia, le modèle favori des solutionnistes pour reconstruire le monde » : les solutionnistes, ce terme désigne pêle-mêle les transhumanistes, les GAFA (Google-Apple-Facebook-Amazon), les « geeks » (cités en permanence : qui sont-ils, en fait ?), les contributeurs de Wikipédia, les capitaux-risqueurs, la Silicon Valley, les divers "Partis Pirate", les analystes de la technologie,...

 

« Des livres aux titres comme Wikinomics ou WikiGovernement » : ce sont des livres américains que Morozov mentionne – sans donner leur auteur, sans référence. Surtout, le lecteur français (et sans doute le lecteur américain non spécialiste), ne connaît pas ces ouvrages : Morozov fait appel à leur titre comme un argument – sans que le lecteur puisse juger du contenu de ces ouvrages.

De même (image suivante), est cité un « expert en technologie », Kevin Kelly, que je ne connais pas : beaucoup de namedropping chez Morozov qui donne l'impression de régler des comptes – ce que je fais ici, je l'avoue, mais en réaction, et pas dans un ouvrage de 350 p. ; Morozov implique souvent son lecteur non dans un débat d'idées, mais dans une querelle de personnes, des « experts » qu'il critique et que son lecteur ne connaît pas.

Morozov-Commente.jpgPhrases 1. J'ai beau les relire je ne les comprends pas. Comme cela sent la traduction (très) lourde, je suis allé voir la version anglaise, page accessible sur Google Books. Je comprends un peu mieux, à peine : mais je trouve ces phrases très allusives, n'apportant rien à cet endroit. Comme je ne comprends pas la dernière phrase de la page, qui clôt ce qui est consacré (temporairement, j'espère !) à Wikipédia.

 

Passons sur les affreuses fautes d'orthographe – dues à la traductrice ou au (manque de) relecteur FYP Éditions. Je maintiens néanmoins que le style de la traduction est lourd et n'améliore pas la lisibilité de l'ouvrage.

ex. « Wikipedia se révèle être une bureaucratie gigantesque, et non le contraire » (?) traduit la phrase « Wikipedia, as it turns out, has a huge – and not small – bureaucracy », plus compréhensible en anglais !

 

2. Le cas du modèle WP:MOSMAC. Intéressant. Comme les auteurs qui sortent des maths en plein ouvrage et veulent en imposer ainsi. On trouve cet exemple dans un article de The Economist, supplément trimestriel Technologie, mars 2008 écrit par Morozov (mais pour savoir cela, il faut avoir la version anglaise ; la référence disparaît dans la version française).

Voici la page de consignes WP:MOSMAC incriminée. Au contraire de ce que dit Morozov (bureaucratie, couper les cheveux en 4), cette page essaie de définir soigneusement ce qui doit être appelé Macédoine. Sujet politique difficile, puisque la république de Macédoine (cap. Skopje), issue de l'ex-Yougoslavie, peut prêter à confusion avec une province de Grèce, la Macédoine. Wikipédia définit, pour ses contributeurs, quelques règles les plus raisonnables possibles pour le choix de l'appellation – critiquer cela comme de la « bureaucratie » est un discours facile, paresseux.

 

(plus loin) « conduit droit au désastre » : rien que ça ? Une phrase lourde de sens, mais sans explication, sans justification.

 

3. « La tâche d'une analyse technologique solide n'obéissant pas au webcentrisme est de rendre visible ce qui semble invisible ». C'est par cette phrase que Morozov se définit lui-même (« un solide analyste technologique »), par et en opposition au prétendu expert Kevin Kelly ; mais il donne l'impression d'être un « épiphanier », celui qui nous livre les vérités cachées, cachées par un complot des « solutionnistes » – comme s'il était lui le détenteur de la vérité vraie.

 

« On estime que depuis 2006, les discussions portant sur la politique éditoriale et de gestion de Wikipédia (sa bureaucratie en somme) représentaient [sic] au moins un quart de l'ensemble du site ». Faux. Dépend de quoi on parle. Bachelet & Moatti (Annales des Mines, 2012) estiment que c'est même l'inverse ! (« sur la Wikipédia francophone, les pages encyclopédiques représentent 1,23 millions de pages sur 5 millions ») Et quand bien même ? Que des contributeurs discutent entre eux (en pages de discussion), ou fixent des règles d'appellation (comme WP:MOSMAC), ce afin d'avoir les meilleures pages encyclopédiques possibles, qui cela gêne-t-il ?

 

4. « Wikipédia fonctionne en théorie pas en pratique ». Phrase banale (on peut dire cela de plein de choses). La phrase originale (dans l'édition anglaise) est heureusement la bonne : « Wikipedia fonctionne en pratique, pas en théorie » (la traductrice a-t-elle été trop zélée, ou étourdie, ou mauvaise ?). La phrase correcte est en effet amusante – ce n'est d'ailleurs pas Morozov qui l'a inventée (la citant dans un article récent, j'ai cherché une première occurrence, sans succès). C'est à présent presque un aphorisme.

Faisant cet exercice (à suivre), je m'aperçois qu'il est difficile de critiquer page à page un ouvrage. Mais je pense que c'est néanmoins utile : ces deux pages sur Wikipédia traduisent bien l'ensemble de l'ouvrage, ses approximations, ses manies (combat contre des « experts du numérique ») – que nous apporte vraiment Morozov ? 

 

Oui, je pense qu'il faut être vigilant sur une certaine omnipotence des GAFA. Qu'il faut être vigilant face au transhumanisme et à certaines formes d'utopie numérique. Mais ce ne sont pas la rhétorique facile ni les arguments de Morozov qui m'aident à réfléchir à cela.

 

(voir aussi notre billet septembre 2015 sur Morozov)

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Ce blog est créé à la rentrée scolaire 2006 pour suivre les sujets suivants:
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Alexandre Moatti
 
Secrétaire général du comité de pilotage BNUE août 2005- août 2006
 



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