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14 juillet 2016 4 14 /07 /juillet /2016 12:20

Au moment où on parle de taxe "Google images" dans la loi sur la création culturelle, il n'est pas inutile de revenir sur les péripéties qui auraient pu amener à une taxe Google en 2012. La page Wikipédia les rappelle (sans aller jusqu'au bout, à savoir le fonds créé par Google en faveur de la presse); j'avais moi-même sur ce blog écrit en octobre 2012 un billet d'humeur "Une taxe Google au bénéfice de tous !". Dans mon ouvrage Au Pays de Numérix (janvier 2015), j'y étais revenu, ci-après deux paragraphes extraits de l'ouvrage :

Taxe Google (suite) ― Revue du Crieur 2015
Taxe Google (suite) ― Revue du Crieur 2015

C'est cependant l'article de Dan Israël dans le n°1 (juin 2015) de l'excellente Revue du Crieur qui nous y fait revenir ici (cette revue a été créée par Mediapart et La Découverte ― D. Israël est journaliste à Mediapart et à Arrêt sur images). On trouvera peu d'articles critiques sur le sujet de la "taxe Google" devenue FINP (Fonds d'innovation numérique pour la presse), puisque justement la presse en est bénéficiaire. Cet article assez fouillé n'est pas accessible en ligne, nous en donnons ici quelques extraits :

[...] un collaborateur du ministère de l’Économie : "Pourquoi seule la presse aurait-elle été concernée par ce mécanisme ? En toute logique, il aurait dû concerner tous les sites commerciaux, tous les blogueurs. Mais le ministère de la Culture s'était approprié le texte [et le réserve à la presse], puis Hollande décide de peser de tout son poids pour que l'accord aboutisse.
[...]
Signature en grande pompe, le 1er février 2013, à l’Élysée et sous le patronage de François Hollande, d'un accord entre Eric Schmidt, le président de Google, et Nathalie Collin, directrice générale du Nouvel Observateur et figure de proue de l'association AIPG, véhicule du lobbying forcené que venaient de déployer pendant plusieurs mois les éditeurs de la presse papier.
[...]
Dans ses statuts, déposés le 19 juin 2012, l'AIPG précise en effet que ses membres ne peuvent être que "des journaux et publications payants et imprimés sur papier".
[...]
De son côté, le GESTE (syndicat d'éditeurs de tous services en ligne) déplore que Google ait choisi de financer un tout petit groupe d'acteurs, alors qu'au départ la question soulevée concernait tous les éditeurs de services en ligne [...] le label IPG "information politique et générale" correspond aux éditeurs historiques, alors que de nombreux entrants peinent à obtenir ce label, délivré par une autorité administrative.
[...]
En 2013 & 2014 le FINP a financé 52 projets (à hauteur de 60% en général) portés par 41 médias, pour 31,8M€ ; soit la moitié de l’enveloppe prévue jusqu'en 2015 (60M€)
[...]
L'Express s'est vu attribuer la coquette somme de 1,9M€ pour développer le "big data" [...] Bastamag, le site critique de la mondialisation financière, pas particulièrement fan de Google, s'est lui vu attribuer 105 000 euros pour enrichir son offre éditoriale et mieux attirer les dons des lecteurs [...] Le Top10 sur 2013 et 2014 est Le Figaro (plus de 4M€), Les Echos (plus de 3M€) et Le Monde (2,2M€).
[...]
On relève le site Contexte, site d'info destiné aux professionnels des politiques publiques, qui a touché 441 000€ en 2013 puis 766 000€ en 2014, versés à un tout petit media de 10 salariés, lancé en septembre 2013 !
[...]
La manne Google arrivait à un très bon moment : celui du déclin annoncé des aides publiques à la presse, qui subventionnent le secteur à un niveau égalé nulle part ailleurs dans le monde [...] entre 2008 et 2013, les aides à la presse avaient été multipliées par deux, suite aux États généraux de la presse et au plan d'aide massif de Nicolas Sarkozy.
[...]
les trois administrateurs indépendants du conseil du FINP sont rémunérés 2000 € bruts par séance [M.-C. Levet, M. Carduner et S. Ramezi]
[...]
[à/s de Google] quitte à devenir un État dans l’État ? ou un État à la place de l’État?

Le site FINP fait preuve d'une certaine transparence (pas obligatoire pour une entreprise privée ― mais qui rapproche ce fonds d'une aide publique) en affichant ses rapports d'activité 2013 et 2014. On attend cependant le rapport 2015 : il n'y a plus eu de communiqué de presse depuis juillet 2015 ― pourtant le fonds continue à fonctionner, il a encore reçu des dossiers au 30 juin 2016. Arrêt temporaire de communication, on l'espère : il sera intéressant de connaître l'affectation des 30M€ restants.

On peut avoir une critique marxiste du FINP (la presse asservie par le grand capital qui achète son silence) ou une critique libérale (une entreprise privée en finance d'autres "à fonds perdus" ― dixit C. D'Asario Biondo, de Google ― cas sans doute unique au monde): les deux sont valables, on retiendra, parmi les nombreuses critiques ineffectives et très théoriques adressées par ailleurs à Google, que ce fonds FINP en fait un acteur surpuissant dans le domaine politico-médiatique, ce qui n'est pas une très bonne chose.

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Et un extrait live de l'article pour rire un peu :

Taxe Google (suite) ― Revue du Crieur 2015
Published by Alexandre Moatti
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8 juillet 2016 5 08 /07 /juillet /2016 13:24

Il est des ouvrages dont on a besoin hic et nunc. Tel roman. Tel essai, exemple : un essai en plein dans ton sujet, écrit par un chercheur à l'opposé de ton domaine (ici un prof. de littérature), il y a un certain temps, dans une collection de qualité. C'est pour cela qu'il me fallait instamment Eloge et critique de la modernité, par Michel Raimond (ancien professeur de littérature à la Sorbonne, 2014), PUF 2000.

Les sites de vente en ligne donnent des indications défavorables : disponible en occasion à plus de 100€, livre épuisé. Sauf un site qui offre une possibilité : en livre électronique chez Decitre pour 12,99 €, super ! C'est alors que cherchant à passer la commande, je tombe sur l'écran suivant :

À la recherche d'un livre électronique : épuisé !

Oui, vous avez bien lu : le livre électronique n'est plus disponible – comme son homologue papier. Comment un livre électronique peut-il être épuisé ? Mais ne jetons pas la pierre à Decitre (qui n'est qu'un maillon de la chaîne de la complexe édition française, avec ses tout aussi complexes rapport au numérique): d'ailleurs Decitre a l'avantage  de me faire connaître l'existence de ce livre électronique, qui de fait existe quelque part – et c'est ce qui m'a incité à poursuivre mon enquête.

Une recherche Google un peu plus profonde me conduit en effet à un avatar de ce livre, sa représentation sur le site Eden Livres, et son visualiseur Flipbook (ici, et saisie d'écran ci-dessous):

À la recherche d'un livre électronique : épuisé !

Comme ce livre est en vente (théoriquement, puisqu'il est... épuisé), je ne peux en feuilleter ou télécharger que les 36 première pages – ce que je peux comprendre.

Un des multiples acteurs de cette chaîne est donc Eden Livres, une plateforme de distribution de livres numériques créée en octobre 2009 conjointement par les groupes Flammarion, Gallimard, Actes Sud et La Martinière. Pas PUF, mais on peut supposer qu'Eden distribue les livres électroniques PUF (tel que celui que je cherche). On ne peut acheter en ligne sur le site Eden (c'est normal, un distributeur ne fait pas concurrence aux libraires, ses clients).

Je me rappelle alors, de mon précédent billet sur la politique numérique du CNL, qu'Eden Livres est subventionnée par les pouvoirs publics : en 2011, 56 000 € au titre de la "politique numérique plateformes" (au total 11 projets pour 366 000 €, en, 2011).

À signaler aussi un indice dans mon enquête, la mention FeniXX en haut de l'écran ci-dessus. Non, ce n'est pas une faute de frappe : FeniXX est une filiale du Cercle de la Librairie, en charge de la numérisation des livres "indisponibles" du XXe siècle. Il s'agit du projet ReLire, financé par le CNL à la BnF à hauteur de 1,5M€/an depuis 2014. Je ne connais pas le circuit de financement (le monde des financements culturels peut être assez opaque), mais je suppose qque la BnF est maître d'ouvrage de ce projet, et qu'elle finance les partenaires du projet, comme FeniXX, en charge de la numérisation (qui est sans doute sous-traitée par FeniXX à une entreprise de numérisation : c'est toujours gênant quand apparaissent plein d'intermédiaires sur fonds publics).

Quant aux PUF, rappelons qu'elles ont (ré)ouvert récemment une librairie Rue Monsieur-le-Prince (Paris VIe), spécialisée dans l'impression à la demande de livres électroniques épuisés (Le Monde, article de mars 2015 "Les PUF inventent la librairie du futur"). J'ai donc l'idée de m'adresser à cette librairie, mais aucun numéro de téléphone sur internet... Et en fait cette librairie n'a pas de site internet... elle ne vend pas à distance ses livres numériques (à la différence de Decitre).  Donc si l'on n'habite pas à Paris, c'est fichu. Curieux concept que cette "librairie du futur", non accessible via internet. Je ne sais pas si elle a reçu un financement public (ce genre de choses est difficile à savoir dans le monde culturel), mais pourtant ma demande est en son coeur de cible : des livres épuisés, demandés à hauteur de 20-30 exemplaires l'an, et réimprimés à la demande : c'était le dossier de presse lors de l'ouverture de cette librairie.

Enfin, dernier avatar : je vais par acquis de conscience sur le site des PUF, pour voir si par hasard il y a un lien d'achat sur cet ouvrage. Quelle n'est pas ma surprise quand je constate que cet ouvrage (2000) ne figure même pas sur le site PUF ! Décidément la "chaîne du livre" reste un mystère pour moi. Je reste sur ma faim, sachant qu'existe quelque part dans cette chaîne (numérisé grâce à un soutien public) ce livre que je souhaite acheter... en vain. Mais je ne demande qu'à être démenti.

À la recherche d'un livre électronique : épuisé !

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Epilogue du vendredi 8 au soir : un twitto, que je remercie, me signale que le livre numérique est au catalogue du distributeur de livres numériques NUMILOG. Dont acte, et j'achète le livre électronique à 12,99€. Mais cela n'enlève pas grand'chose à ce que j'écris ci-dessus : les projets et financements publics doivent bénéficier à TOUS les acteurs de la chaîne du livre (le livre électronique financé doit être chez tous les distributeurs et libraires, à commencer par la librairie des PUF), et à TOUS les clients potentiels (pas seulement à ceux qui font un billet de blog et twittent, et qui obtiennent à la fin une réponse).

À la recherche d'un livre électronique : épuisé !

Ajout du S9 juillet : La lecture du livre montre le millésime BnF c'est donc bien un livre du dépôt légal BnF. Ce qui signifie que pour ce livre de 2000, l'éditeur n'avait pas le fichier numérique, en tout cas le livre a été re-numérisé par la BnF. Et on m'explique sur Twitter que le CNL finance la BnF pour les livres ReLire dont "ne veulent pas" les éditeurs concernés (ceci semble être le cas de cet ouvrage ; ce qui est confirmé par le fait qu'il ne figure même pas au catalogue du site PUF). Enfin, dans ce magma d'intervenants, je serais intéressé à comprendre où vont les 13€ que j'ai payés à Numilog.

À la recherche d'un livre électronique : épuisé !
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30 juin 2016 4 30 /06 /juin /2016 13:47

Dans le cadre de ma participation à la soirée Open Content Culturel à la Gaîté-Lyrique le 30 juin (à l’invitation d’Arnaud Morand), et à la faveur d’autres réflexions, je me suis intéressé aux subventions pour le numérique du Centre National du Livre (établissement public à caractère administratif).

Le budget du CNL (saluons la transparence de l’organisme qui affiche sur sa page les PDF de ses bilans d’aides depuis 2010, ce qui m’a permis de travailler dessus) est complexe, par chapitres – c’est presque un budget de l’État ! Nous avons cherché à mieux comprendre ce qui relève du numérique.

1. Le principal poste est le soutien à la BnF (« politique numérique diffusion non marchande », gérée par le «comité de numérisation du patrimoine imprimé ») : 4,5M€ en 2010, 6M€ les 3 années suivantes, 7,5M€ en 2014. Je suis toujours étonné du fait qu’un établissement public en finance un autre (les institutions publiques qui « jouent à la marchande entre elles », R. Mathis  d'autant que ceci représente le quart du budget d'intervention du CNL, environ 30 M€) : c’est le résultat de la décision prise en 2006 (cabinet Donnedieu) d’augmenter l’assiette de la taxe « copie privée », en y incluant une taxe sur la vente des photocopieurs-scanneurs (Numérix p. 40) – cette augmentation fut présentée à l’époque comme une réponse au projet Google Books : l’État, n’ayant pas les moyens d’augmenter sa dotation à la BnF, augmentait la taxe « copie privée » à cet effet. On notera que l’augmentation de la dotation en 2014 (passant de 6 à 7,5M€) correspond au financement du projet ReLire de numérisation des « œuvres orphelines ».

2. Un autre poste important est le soutien aux éditeurs pour la numérisation et la mise en ligne d’ouvrages actuels (« politique numérique diffusion marchande »). Il varie entre 2,46M€ en 2010 (concernant 11 000 titres) et 1,44M€ en 2014 (4400 titres). Le bilan des aides, comme le rapport d’activité, ne sont pas diserts sur le sujet : la plupart de ces ouvrages existant déjà sous format numérique chez leurs éditeurs, on peut penser qu’il s’agit d’une forme de soutien à des développements numériques d’adaptation à divers portails, comme les sites propres des éditeurs, Amazon View Inside, ou Gallica. Concernant les sites d’éditeurs (et le portail Amazon), il ne s’agit ni plus ni moins qu’une subvention (déguisée) du CNL à ces entreprises – à l’instar du soutien de l’État à la presse écrite. Concernant Gallica, nous avions déjà souligné (Numérix p. 40, ci-dessous) l’incongruité de trouver sur un portail patrimonial des ouvrages sous droits, avec renvoi vers le site de l’éditeur (!) et visualisations les plus diverses ; que ceci soit fait avec le soutien public (CNL) renforce l’incongruité.

'Au Pays de Numérix', p.40

3. Un troisième poste, étroitement lié au précédent, est celui de la « politique numérique diffusion marchande » non destinée aux éditeurs, mais aux entreprises de plateformes e-books (« politique numérique e-distributeurs ») : 309 k€ en 2012, 258 k€ en 2013. Les bénéficiaires sont parmi d’autres les sociétés Iznéo, Babelio, Eden Livres, Fantasy. Là encore il convient de se demander quelle est la finalité publique d’intérêt général de tels soutiens ; et encore plus lorsque ce soutien porte sur « l’interfaçage Gallica » (ex. 30 k€ à Izneo en 2010, « projet d’interfaçage du site izneo.com avec Gallica », et 150 k€ en 2011 pour le même bénéficiaire). Tout se passe comme si, sous couvert du portail public Gallica qui lui est un projet d’intérêt général, fort utile, se greffaient divers soutiens publics au secteur professionnel (éditeurs ou portails de livres numériques soutiens techniques des éditeurs). Et qu'à l'occasion de l'augmentation de la "taxe copie privée" (2006), une politique de soutien aux éditeurs pour le numérique ait été mezza voce mise en place, gérée par la profession elle-même (postes 2 & 3)..

4. Un quatrième poste est celui des « conventions de politique numérique ». Les deux précédents postes relèvent de la « commission économie numérique », créée à l’occasion de l’augmentation de la taxe copie privée (2006), et dont la composition – avec des représentants d’entreprises et de syndicats professionnels (comme le SNE) – ne laisse pas d’étonner : il s’agit plus d’une commission de répartition d’une enveloppe que d’une commission d’examen de projets (le taux d’acceptation en 2011, 95 dossiers déposés, 84 retenus  est sans doute un des plus élevés des systèmes d’aide, sans rapport avec les projets de recherche présentés à l’ANR !). Ce quatrième poste, donc, ne relève pas de cette commission (comme l’indique le CNL) : ce sont des conventions de « politique numérique », pluriannuelles, passées de gré à gré entre le CNL et diverses structures privées : 614 k€ en 2013, 143 en 2014. Un des principaux bénéficiaires est le Forum d’Avignon (organisme interprofessionnel de lobbying des industries culturelles, longtemps présidé par N. Seydoux), pour un montant de 100 k€/an (de 2012 à 2014).

5. Enfin, un cinquième poste important dans notre analyse est celui du soutien à la numérisation de revues[1] (titre §6575.6 du budget CNL), pour un montant variant entre 142 k€ en 2010 à 43 k€ en 2014 ; le montant moyen est de l’ordre de 4700 €/revue/an, avec des bénéficiaires les plus divers, principalement liés au monde de l’édition (Gallimard pour Le Débat, Vrin pour diverses revues savantes, etc.). Notons que la plupart des postes (la moitié, sinon les 2/3) sont des « soutiens à la revue pour l’adaptation au portail CAIRN »). Il convient d’ajouter, dans ce poste, le soutien à l’éditeur numérique privé CAIRN lui-même, pour une convention 2011-2013 d’environ 600 k€/an (qui comprend aussi le traduction en anglais de certains articles).

C’est dans le cadre de ces deux derniers postes (4. conventions pluriannuelles de politique numérique et 5. soutien à la numérisation de revues) que nous évoquerons prochainement une autre incongruité, la numérisation privative sur fonds publics d’une revue prestigieuse dont une partie des numéros est pourtant libre de droits (patrimoine public).

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[1] On notera parallèlement, hors numérique, mais dans le cadre de la diffusion de la connaissance via les revues, la rémanence d’un poste §6575.2 de « soutien au fonctionnement des revues » de 900 k€/an.

 

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16 juin 2016 4 16 /06 /juin /2016 10:56
Déconnexion des quoi ?

Lecture rapide de La Déconnexion des élites. Comment Internet dérange l'ordre établi, Laure Belot (Les Arènes, Paris, 2015).

 

Je mets là des prises de notes volontairement très rapides sur cet ouvrage, sachant qu’on peut trouver une très bonne critique du concept chez J. Chibois (hypotheses.org), et un compte-rendu beaucoup plus linéaire et positif ici.

À partir de maintenant tout ce qui n’est pas entre crochets est la retranscription sans changement de propos du livre – [mes commentaires sont entre crochets, en violets]

Avant-Propos : L’accélération du monde.

François Taddei. Philippe Dewost [tiens c’est marrant les 2 premières personnes citées comme experts de la « terra numerica » sont un polytechnicien et un normalien – donc plutôt côté élites…]

 

1 – Cette France du Boncoin, créative et invisible.

2012 : du mal à trouver des anthropologues ou des chercheurs qui connaissent le site. Comment se fait-il que ce site si populaire soit inconnu d’une frange limitée, mais occupant le haut de la pyramide sociétale ? [#bof] Le consommateur ressent un vrai gâchis et a envie de donner une seconde vie aux biens [ça c’est une remarque pertinente]

[après une dizaine de pages on quitte déjà le sujet du Boncoin pour passer à d’autres sites, Airbnb, etc.] Philippe Lemoine, auteur d’un rapport gouvernemental sur le numérique et l’économie. Nicolas Colin, énarque atypique.

 

2 – Ces « Doers » qui bousculent l’école.

[ces doers m’ont tout l’air d’être des élites, non déconnectées] Léa Peersmann-Pujol, responsable de la chaire de la complexité Edgar-Morin à l’ESSEC. Ken Robinson, auteur et consultant, et sa conférence TED a succès « Comment les écoles tuent la créativité ».

 

3 – Ces banquiers qui se font doubler par la foule

[la foule ? définition ?] Charles Egly, pure illustration de l’élite française, diplômé d’HEC, crée pretdunion.fr [donc il semble faire partie d'une élite pas débordée, comme le polytechnicien et le normalien ci-dessus]
Les banques donnent étrangement l’impression d’avoir quelque peu perdu la main [#bof – rien n'est moins sûr… !]

 

4 – Cette mutation numérique qui n’est pas assez pensée.

Un espace mondial de socialisation numérique. Comment se fait-il que cette dimension numérique, vingt ans après l’arrivée du Web, soit si peu prise en compte par les sociologues ? [bis, et #bof] Pourquoi ai-je eu tant de mal à évoquer le sujet avec des spécialistes reconnus ? [ceci en dit plus sur la façon dont les journalistes travaillent que sur une prétendue « absence de prise en compte » - ou en tout cas sur une certaine barrière entre journalisme et travaux universitaires, colloques]

Le sociologue Dominique Cardon [tiens, donc il existe des sociologues qui étudient le numérique] défend sa corporation. À la suite de cette enquête, Cécile van de Velde (EHESS) va s’inscrire sur Twitter [Bienvenue Cécile ! #FF @cecile_vdv] [Cette sociologue EHESS est constamment citée par l’auteure, comme son double universitaire qui petit à petit marche sur ses pas, s’inscrit sur leboncoin, puis sur Twitter, devenant ainsi elle-même une « universitaire de type élite connectée », non « débordée par le numérique »]

Le sociologue français Pierre Lévy a préféré quitter la France pour créer une chaire à Ottawa après son livre prémonitoire et incompris de 1994 (L’Intelligence collective).

Le philosophe Bernard Stiegler membre du Conseil national du numérique, milite pour la reconnaissance d’une nouvelle discipline, les digital studies.

[conclusion de ce chapitre sur lequel je me suis un peu étendu] Comment le monde de la recherche, creuset de savoirs indépendants ô combien précieux dans une telle période charnière, va-t-il acquérir agilité et réactivité ?

Appendice. Quand des chercheurs se reconnectent en ligne à la société [nous soulignons]. Grâce à TheConversation.com, initiative de reconnexion numérique entre les scientifiques et la société.

 

5 – Ces jeunes qui obligent à repenser la démocratie. L. Belot rappelle son appel à témoignages de l’été 2013 sur le site lemonde.fr. Cécile Van de Velde. Pierre Mercklé indique qu’entre 2002 et 2008 les adolescents découvrent les autres en masse et le numérique devient une façon de se construire dans la société.

Ces signes sociétaux subtils déconcertent tout autant les politiques que certains politologues. Trois d’entre eux, chercheurs de renom [à nouveau] m’indiquent qu’Internet et les agissements [sic] des citoyens en ligne ne sont pas dans leur champ de vision pour étudier la société. Même surprise du patronat avec les « pigeons » en novembre 2012 [ça c’est possible].

 

6 – Ces jeunes poussent qui secouent les institutions françaises.

Retour sur Leboncoin. Les contreperformances et la lourdeur de Pôle Emploi.

 

7 – Ce big data qui nous échappe.

Le premier intellectuel de renom que je contacte me répond : « le big da quoi ? » [encore ? décidément, c’est une manie, et un leitmotiv de l’ouvrage. Ceci en dit plus… etc., voir ma note chapitre 4]. Quelqu’un me renvoie heureusement sur François Ewald, disciple de Michel Foucault. Laurent Maruani, responsable du département marketing d’HEC.

 

8 – ces élites 3.0 qui bousculent les anciennes.

Les prometteurs Global Shapers identifiés par le World Economic Forum de Davos [donc certaines élites connectées sont identifiées par d'autres élites plutôt non connectées].

Kairos : Bill Clinton et Bill Gates ont adoubé le mouvement [même remarque]

L. Maruani : «  Les élites appartiennent à une catégorie de gens qui se rendent service, font des petits arrangements entre amis » [certes, ce qu'on appelle les "renvois d'ascenseur, mais se rendre service n’est pas le privilège des supposées « élites », heureusement !]

Les king coders chez Google, Apple. Ce sont eux qui conçoivent les outils et permettent la productivité des développeurs.  Ce sont eux, véritablement, les nouvelles élites. [ah ça y est, les voilà donc ces nouvelles élites].

 

Au total, un livre pas inintéressant pour certains lecteurs (pour ma part, ces livres journalistiques très foisonnants et sans ligne directrice m'ennuient). Mais une grande légèreté sur la notion d'élites, et conséquemment une grande ambiguité, assez trompeuse, sur le titre lui-même. Un livre qui nous en dit plus sur une certaine barrière entre le monde des médias et celui de la recherche, que sur cette prétendue "déconnexion": et si la déconnexion, après tout, ce n'était pas celle de la presse par rapport 1) aux initiatives d'un certain nombre d'"élites", ou d'autres, 2) au monde d'une recherche vivante, qui bien évidemment suit et analyse ces sujets ?

J'entends néanmoins un point dans le méta-discours de l'auteure (ce qu'elle veut nous dire en filigrane, ou ce qu'on peut interpréter, assez indépendamment de la teneur du livre): notre recherche, ou plutôt sa vulgarisation, est peut-être trop focalisée sur certaines critiques d'Internet (avec des discussions qui peuvent parfois être idéologiques, comme sur le digital labor, le solutionnisme, etc.), pas assez sur les usages "positifs" d'internet (ex: Leboncoin, ou la diffusion numérique des savoirs). Peut-être : ce n'est pas certain. À discuter.

 

13 juin 2016 1 13 /06 /juin /2016 12:54

Floraison de tribunes sur la recherche et l’enseignement supérieur des derniers temps. Ma lecture, ce que j’en retiens. Je ne donne pas d’impression générale négative sur la tribune (genre : superficiel, sans intérêt, etc.), mais en cherche les éléments qui m’inspirent, et que je juge valables (c’est très subjectif). J’essaie de faire avancer notre réflexion à tous sur l’enseignement supérieur et la recherche : c’est mon objectif.

 

1

Réforme du doctorat : « En route vers la médiocrité généralisée ! » Jean-Luc Noël (Professeur d’histoire à l’université Paris-Sorbonne Paris-IV) et Serge Sur (Professeur émérite de droit public à l’université Panthéon-Sorbonne) (Le Monde du 8 juin 2016).

Pour moi : oui à la VAE pour être admis en thèse, mais attention aux passe-droits comme soulignent les auteurs :

« Voilà un texte qui s’applique à merveille à des élus, des énarques, sans parler de syndicalistes professionnels. Bienheureux hasard ! Aujourd’hui tous avocats, demain tous docteurs – ou plutôt pseudo-docteurs. Seuls les besogneux, amis de l’effort intellectuel et des vastes corpus documentaires de première main, continueront à préparer de véritables thèses. »

Et bien d’accord sur une des leurs phrases, à méditer :

« Or, d’une thèse, on ne sort pas comme on y est entré. »

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2

Un article de même inspiration : « Réforme du doctorat : une nouvelle étape du déclin de l'université française » Eric Anceau (LeFigaroVox du 10 juin 2016). Eric Anceau enseigne l'histoire contemporaine à Paris-Sorbonne et à Sciences-Po Paris. Il coordonne le projet pour la France de Debout la France [donc c’est surtout un homme politique – mouvement Dupont-Aignan]

À retenir, et à vérifier :

« En outre, le doctorant pourra, à terme, valoriser un portfolio de modules professionnalisants, ce qui diminuera d'autant la part de la thèse elle-même dans la validation du doctorat (article 15). »

Et ce paragraphe sur

« Nos élites administratives, issues pour la plupart de grandes écoles, jalouses de ne pouvoir bénéficier du titre doctoral, seul reconnu à l'étranger où l'ENA, pour ne prendre qu'un exemple, ne parle pas vraiment - c'est un euphémisme, ont naturellement demandé, préparé et appuyé le texte. Quant à nos élites politiques, elles sont en grande partie issues de la même consanguinité et méprisent donc souvent l'Université. Lorsqu'elles y sont passées, elles ont fréquemment arrêté leur cursus bien avant le doctorat, qui pour intégrer un syndicat destiné à leur ouvrir la porte de la politique, qui pour rallier directement un appareil partisan. »

En revanche, éviter ce genre de mentions mondaines – un ancien DGESS, quelle est sa compétence ? anecdotique et outrancier.

« dont un ancien et très estimable directeur général de l'enseignement supérieur et de la recherche me disait avant-hier qu'il s'apparenterait vite aux soviets. »

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3

« Recherche française : il faut changer d'organisation » par Augustin Landier professeur à la Toulouse School of Economics & David Thesmar professeur à HEC (Les Échos 2 juin 2016) [Une tribune de néo-marchandisation de l’enseignement supérieur (les « grands chercheurs internationaux, à gérer comme des stars du foot»…]

À retenir (notamment sur le Grand Emprunt et les starts-up) :

« Deuxièmement, la France est un pays où la formation par la recherche n'est pas valorisée. Les jeunes docteurs y sont considérés comme des étudiants attardés. Le décalage est total entre la Silicon Valley, où les entreprises de technologie s'arrachent au prix fort les thésards scientifiques, et la French Tech, qui valorise plutôt un diplôme d'école de commerce (pour créer un concept vite revendable à un grand groupe) ou un carnet d'adresses dans la haute fonction publique (pour obtenir les subventions). Troisièmement, les financements français issus du grand emprunt sont saupoudrés au lieu d'être concentrés sur les équipes les plus à la pointe. »

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4

Un billet d’humeur peut-être trop ironique contre la précédente tribune III – mais on peut le comprendre : « La zlatanisation de la recherche scientifique » par Hervé Laroche, professeur Stratégie, Hommes et Organisations, ESCP Europe (The Conversation, 13 juin 2016) ;

À retenir, le point 8, sur les jurys étrangers, qui rejoint certaines de nos réflexions (à/s du Grand Emprunt notamment) :

« L’internationalisation démocratique est une autre caractéristique à importer du monde du football. Les processus ayant mené aux attributions de l’organisation des grandes compétitions de football nous en ont donné la preuve. Alors que, dans la recherche, comme le notent subtilement Landier et Thesmar, « l’évaluation interne dans les organismes est souvent entachée par le lobbying et les connexions ». La solution est simple : utiliser des « jurys étrangers ». Les étrangers, à la différence des Français, sont naturellement bons, honnêtes, objectifs, neutres, perspicaces, compétents, indépendants, incorruptibles. Même si ce sont les mêmes qui sont susceptibles d’être recrutés comme chercheurs stars.»

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5

On trouve aussi François Garçon, réalisateur audiovisuel et professeur de communication, qui mène de longue date une critique ultra-libérale des grandes écoles françaises (il a pourtant enseigné à l'X pendant 18 ans), mais surtout sommaire et répétitive (Le NouvelObs, 18 juin). Retenons sa coclusion (il craint que les ingénieurs des grandes écoles, grands corps, écoles de commerce, etc. s'attribuent le PhD sans véritable thèse):

Il n’est pas sans intérêt de voir comment la caste française s’y est prise pour phagocyter sans vergogne le titre qui fait la gloire des universités dans le monde entier, universités qu’elle considère par ailleurs comme un dépotoir repoussant et dont elle détourne ses rejetons. Étonnant, aussi, de voir le peu de réactions dans les médias. Cette affaire atteste une nouvelle fois, si besoin était, la surreprésentation des diplômés des "grandes écoles" dans les lieux où s’exerce le pouvoir et, symétriquement, l’absence dans ces mêmes instances d’universitaires attachés à défendre leur raison d’être.

18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 20:48

Allez, l’article de ce jour "Pourquoi je ne publie(rai) plus (jamais) dans des revues scientifiques" d’O. Ertzscheid (OE | blog affordance) a pas mal buzzé. L’article est fort juste sur certains aspects, énervant sur d’autres, mélange pas mal de sujets, est assez autocentré (sur la propre situation de l’auteur). Allez, en contre-feu, je vais faire pareil. Ce sera très inégal. Et rien de personnel contre l’auteur du billet initial.

1. D’abord, pour n’importe qui suivant ce sujet, « Pourquoi je ne publierai jamais dans des revues scientifiques » évoque immanquablement l’appel de Tim Gowers (médaille Fields) en 2012, où celui-ci indique clairement qu’il ne publiera plus chez Elsevier (l’a-t-il respecté ?). Pour ma part, je n’aurais pas titré un article ainsi, à l’aune d’une phrase restée célèbre d’une médaille Fields – je ne dis pas que c’est intentionnel de la part d’OE, mais je ne l’aurais pas fait.

2. OE est MCF en SIC. Bon, finalement, les SIC ou STIC, c’est des sciences exactes ou des SHS ? Ou dans une zone grise intermédiaire ? Olivier semble se revendiquer plutôt des SHS.

3. cynisme – rente – prédation – hallucinants : ça fait beaucoup en une phrase. Avons-nous perdu le sens de la mesure, propre à nos disciplines, au point d’être si amphigouriques ? Pour ma part, il n’y a qu’un terme dans lequel je me reconnais dans la situation de l’oligopole de l’édition scientifique (le seul terme objectif) : rente. Et c’est déjà scandaleusement beaucoup, s’agissant d’argent public.

4. La récente information de l’Université de Montréal qui a (9 mai 2016) coupé ses abonnements Springer. Ceci est présenté comme sensationnel, mais n’est pas vraiment neuf : ç’avait déjà été le cas pour la Max Planck Gesellschaft en Allemagne avec Springer fin 2007, il y a 8 ans. Et ça s’était soldé par un nouvel accord (février 2008), certes plus favorable à l’Open Access, mais toujours avec l’abonnement Springer. C’est un Français, Laurent Romary (INRIA), qui avait été à la manœuvre pour la MPG. On pourrait utilement lui demander son avis.

5. Point Godwin de la comparaison avec Monsanto. Les chercheurs qui ne peuvent pas chercher, et les agriculteurs qui ne peuvent pas cultiver. OK. Très bien.

6. [citation] « les "éditeurs" desdites revues ont arrêté depuis bien longtemps de produire le travail éditorial qui justifiait le coût et l'intérêt desdites revues » : bien évidemment. Mais ma fibre d’historien me fait me demander : Pourquoi notre recherche a-t-elle abandonné à ces éditeurs en situation d’oligopole la rédaction de nos revues ? On ne peut pas faire l’économie d’une analyse historique de ce qui s’est passé dans les 15 dernières années dans le monde de l’ESR – en particulier la sous-traitance de l’édition (et pourtant les comités éditoriaux restent là, scientifiques choyés par leur éditeur, etc.). On a bradé nos revues, pour un plat de lentilles.

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L’article passe à un tout autre sujet avec le fait qu’OE ne veut plus « publier, &c. » : après les raisons « économico-professionalo-éditoriales » (que tout le monde partage, et qui sont à peu près connues de tous), OE passe à des raisons plus personnelles, et en fait embraye sur d’autre sujets. Suivons-le sur ces sujets.

7. « la détresse sexuelle et psychologique de l'évaluateur AERES » : comment peut-on discréditer son propos par de pareilles c** digressions ?

8. Les mandarins – le jargon – HDR en mode « carpette », etc. Tout le monde sera d’accord là-dessus (sachant que la plupart aspire à devenir mandarin, mais enfin passons). Entièrement d’accord avec OE sur ces chercheurs qui refont 4 à 8 fois le même article, parfois le même livre, y compris pour des universitaires très médiatiques en SHS. Personne ne se risquera à avancer un nom. C’est l’omerta. Et le jargon, les phrases compliquées, ras-le-bol aussi (je ne sais pas ce qu’OE entend par « Sokal style » : si c’est le Sokal 1995 de l’herméneutique etc. se moquant de la philosophie postmoderne et de son jargon, j’applaudis car je partage l’avis de Sokal).

9. Mais le jargon en SIC, en analyse du numérique (le domaine d’OE), il faudrait quand même en parler. Ça jargonne dans nombre de colloques ou de séminaires académiques sur le numérique – il suffit de regarder certains # sur Twitter, parfois. Le jargon existe aussi chez les « vulgarisateurs » les plus médiatiques. Qui bercent le (grand) public en jargonnant. Tiens, je lâche un nom : Stiegler. À l’inverse, les discours simplistes (disons plutôt : non jargonnants, car les autres aussi sont parfois simplistes), comme Serres et sa Poucette. Le jargon et les c**, ce n’est pas que dans les revues académiques de l’oligopole Elsevier/Springer. C’est aussi dans nos colloques, et même dans nos articles Open Access… Ça peut aussi rimer avec vulgarisation et grand public, hélas.

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Quelques points de forme.

10. Un billet de blog, ça ne doit pas être trop long (c’est une opinion personnelle – comme un certain nombre d’opinions données par OE dans son billet). Vulgariser, c’est aussi arriver à synthétiser en peu de mots. Un billet trop long, ça s’appelle… un article scientifique ?

 

{citation billet d'origine} Mais nonobstant, c'est vrai que la vraie évaluation par les pairs c'est important. Sauf que JAMAIS AUCUN CHERCHEUR NE S'AMUSERA A PUBLIER DES CONNERIES juste pour voir si ses pairs s'en rendront compte ou pas. Parce que d'abord en général les chercheurs sont plutôt des gens instruits, relativement compétents, et relativement soucieux de contribuer à l'avancée des connaissances. Et aussi parce que SI TU PUBLIES UN ARTICLE AVEC DES CONNERIES SCIENTIFIQUES OU DES METHODOLOGIES FOIREUSES [...  Notre putain de métier c'est d'enseigner, de produire des connaissances scientifiques permettant de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons ET DE PARTAGER CES PUTAINS DE CONNAISSANCES AVEC LES GENS. Pas JUSTE avec nos gentils étudiants ou JUSTE avec nos charmants collègues, AVEC LES GENS. Notre putain de métier ce n'est pas d'attendre deux putains d'années que d'improbables pairs qui auraient par ailleurs bien mieux à faire {fin de citation}

 

11. Désolé là je vais être désagréable, mais pour moi ce n’est pas possible de lire des billets de blogs avec tant de « gros mots » (« Ah, le vieux style », in Beckett Les Beaux Jours). C’est franchement pas supportable. Fallait-il qu’OE bouillît à ce point de colère rentrée pour nous infliger ça ? Alors là je préfère lire un article académique jargonnant de Badiou plutôt qu’un article de billet avec trop de grossièretés (non je rigole, quand même pas).

Ça me fait penser à une récente séance de vulgarisation grand public pendant laquelle je donnais, parmi d’autres, une conférence. Plusieurs conférenciers de la même séance avaient cru bon de prendre des exemples dans le registre du grossier, du trash. C’est ça qu’il faut pour captiver le public ? Un mathématicien madré, que j’apprécie beaucoup, me glissait à la sortie : « Pourquoi certains croient-ils qu’il faille être vulgaire pour faire de la vulgarisation ? » 

********

Après, le billet passe à un autre sujet, encore différent. « J'ai des collègues passionnants. Et je ne suis pas le seul. Mais personne ne le saura jamais. »

12. Oui, il existe dans l’université plein de gens passionnants. Mais les canaux de diffusion de la connaissance sont limités, hélas. La radio, ou ce qu’il en reste. Les revues grand public (point 14 ci-dessous). Les cycles de conférences grand public, en nombre limité. Parfois trop spécialisés (c’est le syndrome Stiegler, où le public écoute la musique en ayant l’impression d’être intelligent – c’est vrai en SHS, c’est vrai aussi en maths). Parfois trop idéologiques : une opinion militante (à la Badiou), c’est de « la diffusion de la connaissance » ? Non. Un autre canal de diffusion : internet. Rien d’illimité là-dedans hélas, compte tenu du « temps de cerveau disponible ». C’est le struggle for life, y compris pour les « vulgarisateurs » ou pour les sites institutionnels. Quand ce n’est pas la concurrence entre initiatives institutionnelles – on a peu d’argent public mais on aime bien chacun avoir son site, et se faire concurrence. Et même les gens (un peu) intéressants d’avant, comme F. Jacob et C. Lévi-Strauss (1972), il faut payer l’INA pour les écouter, alors qu’on a déjà payé 3 fois (l’ORTF, l’INA, le Grand Emprunt pour la numérisation… tiens ça ressemble au premier sujet, l’édition scientifique : l’argent public – i.e. chacun de nous – paye 3 à 4 fois | ma tribune Rue89 juin 2014). Oui, il y a plein de gens vivants (ou morts) à écouter, pas seulement des universitaires d’ailleurs, qui ont plein de choses à dire. La vie est mal configurée, comme dirait mon ami David M.

13. Un autre canal de diffusion de la connaissance, c’est la vidéo. Ça marche fort, p****. N’aurait-on pas des choses intéressantes à dire en SHS dans des vidéos Web grand public : faire de la culture générale, pas trop idéologique (juste un peu, OK) ? Plutôt que faire des appels à communications (en Digital Humanities, en histoire des sciences, pour prendre 2 exemples que je connais), à la date de soumission toujours repoussée compte tenu du faible nombre de propositions reçues ? Et qui organisera le Ne colloque sur les digital humanities, sur la diffusion de la culture scientifique, sur les rapports science-société ? Et le séminaire aux titres d’interventions les plus abscons possibles (il faudrait faire un best of) ? ça fait vraiment beaucoup d’énergie dépensée. Si l’on va jusqu’au bout du raisonnement d’OE, le jargon, ce n’est pas que dans les publications écrites, loin de là, et ç’a n’a finalement pas grand’chose à voir avec l’oligopole d’édition….

13bis. Pardon, je m’égare : la vidéo. Ça marche fort (déjà dit). Quand on voit comment les audiences de sites Youtube de vulgarisation scientifique dynamitent celles de nos blogs, on peut se demander si ça vaut le coup de continuer à faire des (longs) billets de blog. Et en SHS, si on en faisait des vidéos ? On n’est pas condamnés à l’autopromotion personnelle des TedX, et celle-ci touche aussi bon nombre de chercheurs… (cf. The Guardian, "We need to talk about TED", déc. 2013). Si on imaginait des formats plus intelligents ?

14. Ah tiens, sur les canaux SHS de diffusion de la connaissance, d’articles grand public, il y en a un que l’article n’évoque pas : les « revues grand public (éclairé) ». On pense au Débat – attention, danger, c’est Gauchet l’affreux réactionnaire (nous disent les Nouveaux Sociologues, mais hélas ils ne sont pas les seuls à répandre cette idée) qui l’anime [disclaimer : j’ai publié 2 fois dans Le Débat]. Tiens, je vous les classe de droite à gauche politiquement : Revue des deux Mondes (depuis 1828, à présent Ladreit de Lacharrière) – Commentaire (arono-boudono-barriste) – Le Débat (Nora-Gauchet, déjà mentionnée) – Esprit (mouniérin, i.e. un peu fluctuant) – Les Temps modernes (sartro-castoro-lanzmannienne) – Revue du Crieur (nouvelle revue Mediapart/La Découverte, à... découvrir, ça décoiffe). Ou des revues (un peu) plus spécialisées, comme en SIC Futuribles (famille Jouvenel, depuis 1960). Pourquoi n’y publiez/ons-vous/nous pas ? En ce qui me concerne je suis dans une génération intermédiaire, entre OE et les baby-boomers qui « tiennent » ces revues (et quand je dis baby-boomer ça peut aller jusqu’à nonagénaire) : faudrait-il avoir plus de 50 ans pour publier dans ces revues ? Plus sérieusement : ces revues sont-elles prêtes à lâcher la bride, à sortir des coteries, à s’ouvrir à des auteurs plus jeunes, non médiatiques ? Et ces auteurs sont-ils prêts à y écrire ?  Je me rappelle d’un échange Twitter où sous prétexte que [censuré] publiait dans Le Débat (même argument que ci-dessus), c’était une revue « nulle, sans comité de lecture » – c’est marrant comment là tout d’un coup les positions s’inversent (ce qui s’appelle jouer « à front renversés »). Ces revues aggravent leur cas quand on sait qu’elles sont à la pointe du combat contre l’Open Access (tribunes dans Le Monde, etc.). Ben oui, c’est compliqué. Et pourtant, oui, elles sont pas mal lues ces revues, elles sont dans les bonnes librairies – et ça vaut le coup d’essayer d’écrire dedans, Olivier et les autres.

15. L’article se termine par là où il avait commencé, son premier sujet, celui de l’oligopole d’édition scientifique (après avoir abordé des sujets très différents, comme j’ai essayé de le montrer) ; donc nous terminerons pareil. Oui, dix ans de perdus, comme dit OE. Soros en 2003. Lawrence Lessig en 2005, rappelle OE. Gowers en 2012. Les grands noms n’ont pas manqué en soutien du combat. Et pourtant je dirais, un peu comme certains mouvements écologistes que je suis dans mes travaux : « Pourquoi avons-nous échoué, constamment, depuis 12 ans ? ». C’est ça la vraie question. Pas de savoir si OE publiera ou non dans des revues scientifiques. Ni Gowers d’ailleurs. Alors oui, Marin Dacos me reprend en disant que les choses évoluent, lentement, que c’est difficile. Il a raison, et beaucoup de mérite et d'ardeur. Mais pourquoi en est-on encore là, si peu avancés (ex. le « mandat de dépôt obligatoire » – drôle de terminologie – c’était déjà dans le rapport Salençon/AM en 2008 sur l’édition scientifique). Et surtout : comment en est-on arrivés là ? C’est l’oligopole capitalistique de l’édition scientifique, ou le « système technicien » qu’est devenu l’administration de l’ESR ? Les deux sans doute – mais ne hurlons pas toujours de la même manière contre le premier : n’oublions pas le poids du second, et interrogeons-nous là-dessus, aussi. Au risque d’être prétentieux, c’est un peu le débat d’Ellul contre les marxistes : la faute est-elle au capital (position marxiste) ou au système technicien (position ellulienne) ?

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Voilà. Sur les blogs aussi, il faut publier (c'est Publish or Perish). Ce billet est fort long, en réponse à celui d’OE. Qu’il ne m’en veuille pas de certains propos ici. Il a touché en moi certaines cordes sensibles (le numérique, la vulgarisation, l’édition scientifique). Le débat, c’est important, comme il le soulignait. Peut-être ces coups de gueules (salutaires, au moins pour leurs auteurs respectifs) font-ils bouger légérement quelques lignes ? Mais néanmoins, quelle action, finalement ?

Ça me fait penser à une récente séance de vulgarisation grand public pendant laquelle je donnais, parmi d’autres, une conférence. Plusieurs conférenciers de la même séance avaient cru bon de prendre des exemples dans le registre du grossier, du trash. C’est ça qu’il faut pour captiver le public ? Un mathématicien madré, que j’apprécie beaucoup, me glissait à la sortie : « Pourquoi certains croient-ils qu’il faille être vulgaire pour faire de la vulgarisation ? » 

10. Un billet de blog, ça ne doit pas être trop long (c’est une opinion personnelle – comme un certain nombre d’opinions données par OE dans son billet). Vulgariser, c’est aussi arriver à synthétiser en peu de mots. Un billet trop long, ça s’appelle… un article scientifique.

Après, on passe à un 4e sujet, encore différent. « J'ai des collègues passionnants. Et je ne suis pas le seul. Mais personne ne le saura jamais. »

11. Oui, il existe dans l’université plein de gens passionnants. Mais les canaux de diffusion de la connaissance sont limités, hélas. La radio, ou ce qu’il en reste. Les revues grand public (point 13 ci-dessous). Les cycles de conférences grand public, en nombre limité. Parfois trop spécialisés (c’est le syndrome Stiegler, où le public écoute la musique en ayant l’impression d’être intelligent – c’est vrai en SHS, c’est vrai aussi en maths). Parfois trop idéologiques : une opinion militante (à la Badiou), c’est de « la diffusion de la connaissance » ? Pas sûr. Un autre canal de diffusion : le Web. Rien d’illimité là-dedans hélas, compte tenu du « temps de cerveau disponible ». C’est le struggle for life, y compris pour les « vulgarisateurs » ou pour les sites institutionnels. Quand ce n’est pas la concurrence entre initiatives institutionnelles – on a peu d’argent public mais on aime bien chacun avoir son site, et se faire concurrence. Et même les gens (un peu) intéressants d’avant, comme F. Jacob et C. Lévi-Strauss (1972), il faut payer l’INA pour les écouter, alors qu’on a déjà payé 3 fois (l’ORTF, l’INA, le Grand Emprunt pour la numérisation… tiens ça ressemble au premier sujet, l’édition scientifique : l’argent public – i.e. chacun de nous – paye 3 à 4 fois). Oui, il y a plein de gens vivants (ou morts) à écouter, pas seulement des universitaires d’ailleurs, qui ont plein de choses à dire. La vie est mal configurée, comme dirait mon ami David M.

11. Un autre canal de diffusion de la connaissance, c’est la vidéo. Ça marche fort, p****. N’aurait-on pas des choses intéressantes à dire en SHS dans des vidéos Web grand public : faire de la culture générale, pas trop idéologique (juste un peu, OK) ? Plutôt que faire des appels à communications (en Digital Humanities, en histoire des sciences, pour prendre 2 exemples que je connais), à la date de soumission toujours repoussée compte tenu du faible nombre de propositions reçues ? Et qui organisera le Ne colloque sur les digital humanities, sur la diffusion de la culture scientifique ? Le séminaire aux titres d’interventions les plus abscons possibles (il faudrait faire un best of) ? ça fait vraiment beaucoup d’énergie dépensée. Si l’on va jusqu’au bout du raisonnement d’OE, le jargon, ce n’est pas que dans les publications écrites, loin de là, et ç’a n’a finalement pas grand’chose à voir avec l’oligopole d’édition….

11bis. Pardon, je m’égare : la vidéo. Ça marche fort (déjà dit). Quand on voit comment les audiences de sites Youtube de vulgarisation scientifique dynamitent celles de nos blogs, on peut se demander si ça vaut le coup de continuer à faire des (longs) billets de blog. Et en SHS, si on en faisait des vidéos ? On n’est pas condamné à l’autopromotion personnelle des TedX (et celle-ci touche aussi bon nombre de chercheurs…) ? Si on imaginait des formats plus intelligents ?

12. Ah tiens, sur les canaux SHS de diffusion de la connaissance, d’articles grand public, il y en a un que l’article n’évoque pas : les « revues grand public (éclairé) ». On pense au Débat – attention, danger, c’est Gauchet l’affreux réactionnaire (nous disent les Nouveaux Sociologues, mais hélas ils ne sont pas les seuls à répandre cette idée) qui l’anime [disclaimer : j’ai publié 2 fois dans Le Débat]. Tiens, je vous les classe de droite à gauche politiquement : Revue des deux Mondes (depuis 1828, à présent lacharrièrine) – Commentaire (arono-boudono-barriste) – Le Débat (Nora-Gauchet, déjà mentionnée) – Esprit (mouniérin, i.e. un peu fluctuant) – Les Temps modernes (sartro-lanzmannienne). Ou des revues (un peu) plus spécialisées, comme en SIC Futuribles (famille Jouvenel, depuis 1960). Pourquoi n’y publiez/ons-vous/nous pas ? En ce qui me concerne je suis dans une génération intermédiaire, entre OE et les baby-boomers qui « tiennent » ces revues (et quand je dis baby-boomer ça peut aller jusqu’à nonagénaire) : faudrait-il avoir plus de 50 ans pour publier dans ces revues ? Plus sérieusement : ces revues sont-elles prêtes à lâcher la bride, à sortir des coteries, à s’ouvrir à des auteurs plus jeunes, non médiatiques ? Et ces auteurs sont-ils prêts à y écrire ?  Je me rappelle d’un échange Twitter où sous prétexte que [censuré] publiait dans Le Débat (même argument que ci-dessus), c’était une revue « nulle, sans comité de lecture » – c’est marrant comment là tout d’un couples les positions s’inversent (ce qui s’appelle jouer « à front renversés »). Ces revues aggravent leur cas quand on sait qu’elles sont à la pointe du combat contre l’Open Access (tribunes dans Le Monde, etc.). Ben oui, c’est compliqué. Et pourtant, ben oui, elles sont pas mal lues ces revues, elles sont dans les bonnes librairies – et ça vaut le coup d’essayer d’écrire dedans, Olivier et les autres.

13. L’article se termine par là où il avait commencé, son premier sujet, celui de l’oligopole d’édition scientifique (après avoir abordé des sujets très différents, comme j’ai essayé de le montrer) ; donc nous terminerons pareil. Oui, dix ans de perdus, comme dit OE. Soros en 2003. Lawrence Lessig en 2005, rappelle OE. Gowers en 2012. Les grands noms n’ont pas manqué en soutien du combat. Et pourtant je dirais, un peu comme certains mouvements écologistes que je suis dans mes travaux : « Pourquoi avons-nous échoué, constamment, depuis 12 ans ? ». C’est ça la vraie question. Pas de savoir si OE publiera ou non dans des revues scientifiques. Ni Gowers d’ailleurs. Alors oui, Marin Dacos me reprend en disant que les choses évoluent, lentement, que c’est difficile. Il a raison, et beaucoup de mérite. Mais pourquoi en est-on encore là, si peu avancés (ex. le « mandat de dépôt obligatoire » – drôle de terminologie – c’était déjà dans le rapport Salençon/AM en 2008 sur l’édition scientifique). Et surtout : comment en est-on arrivés là ? C’est l’oligopole capitalistique de l’édition scientifique, ou le « système technicien » qu’est devenu l’administration de l’ESR ? Les deux sans doute – mais ne hurlons pas toujours de la même manière contre le premier : n’oublions pas le poids du second, et interrogeons-nous là-dessus, aussi. Au risque d’être prétentieux (mais allez, tant pis), c’est un peu le débat d’Ellul contre les marxistes : la faute est-elle au capital (position marxiste) ou au système technicien (position ellulienne) ?

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Voilà. Ce billet est fort long, en réponse à celui d’OE. Qu’il ne m’en veuille pas de certains propos ici. Il a touché en moi certaines cordes sensibles (le numérique, la vulgarisation, l’édition scientifique). Le débat, c’est important, comme il le soulignait. Mais quelle action, finalement ?

 
Published by Alexandre Moatti
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29 novembre 2015 7 29 /11 /novembre /2015 16:08

Dimanche gris et morne, immobilisation forcée : le meilleur moment pour faire le reviewing d'une série de propositions à un colloque, reviewing pour lequel on a été sollicité (précision : je n'ai moi-même pas proposé de communication).

Et à la lecture de certaines propositions pour ce colloque dans une ville avenante d'Europe, en début d'été (juste après les cours universitaires, mais n'empiétant pas sur le plein des vacances), je ne peux m'empêcher de me dire (attention ceci ne concerne pas toutes les propositions que je reviewe, ni même l'une d'entre elles en particulier – enfin si – disons que c'est juste une impression, sans doute erronée mais tenace) :
 

C’est quoi ces propositions qui visent juste à faire le point sur l'activité du labo, ou portant sur des points sans grand intérêt ? En fait c'est le labo qui paye le déplacement (si la communication est acceptée), et c'est pas désagréable de revoir les copains et de faire un peu de tourisme une fois l'an, non ?
 

C'est ça aussi, la recherche...

Bon, allez, je vous laisse, faut que je retourne reviewer. Dans la bonne humeur.

Published by Alexandre Moatti - dans Edition scientifique
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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 15:00

J'aime bien faire l'historique de locutions – ici celle de "révolution numérique", abondamment employée de nos jours, pour décrire "la disruption" (à noter aussi : l'étonnant "surgissement de la transition numérique", chez N. Colin).

On trouve trace de "révolution numérique" en mars 1999, sous la plume de Bernard Spitz, ancien membre du cabinet du Premier Ministre M. Rocard, à l'époque en transit au Conseil d'Etat entre deux postes "numériques" (directeur chez Canal+ 1992-1996 avant d'être directeur de la stratégie chez Vivendi Universal entre 2000 et 2004, à l'époque Messier).


Ce petit opuscule (40 p.) n'est pas chez n'importe quel éditeur : c'est une note de la Fondation Saint-Simon (fondée en 1982, dissoute fin 1999 – c'est donc une de ses dernières publications)(*). C'était une fondation d'inspiration centre-gauche (rocardienne) destinée, à partir de 1982, à promouvoir le social-libéralisme, notamment au sein de la gauche nouvellement arrivée au pouvoir en 1981.

Pour l'auteur, en 1999, la "révolution numérique", c'est en fait celle de la télévision le remplacement des canaux hertziens par les câblo-opérateurs numériques. La fin d'une ressource rare (la fréquence hertzienne) et du broadcast, leur remplacement par la profusion de chaînes numériques, avec les "services interactifs" associés (téléachat, pay-per view).

Le contenu précis de cet opuscule, aujourd'hui assez rébarbatif à lire, importe finalement peu : mais il est intéressant de constater qu'à cette époque (1999), la locution "révolution numérique" semble s'appliquer uniquement à la TV – elle est très éloignée de toutes les facettes qu'elle a pu prendre aujourd'hui (la révolution numérique interne à l'entreprise, la révolution numérique qui "ubérise" certains secteurs, etc.).
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(*) Sociologie des institutions : On peut comparer mutatis mutandis le rôle joué en 1999 par B. Spitz (Conseil d'Etat) et la fondation Saint-Simon à celui joué en 2015 par Nicolas Colin (Inspection des Finances) et la fondation Terra Nova (avec son récent ouvrage La richesse des nations après la révolution numérique, fondation Terra Nova)

Published by Alexandre Moatti
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21 septembre 2015 1 21 /09 /septembre /2015 11:30

Dans la lignée d'une partie de mon livre Numérix consacrée à ce qui m'apparaît comme certaines postures de la technophobie, et d'un précédent article de blog consacré à un livre d'E. Morozov, je reviens ici sur un terme promu par ce dernier : le solutionnisme, à savoir la propension à penser que la technique, la technologie, et notamment Internet, sont une voie de solution à tous les problèmes (Wikitionnaire {{en}})

Dans un pays comme la France qui aime bien les abstractions en -isme, ce concept "prend" bien (même si à mon avis ce concept est trop médiatisé, et la pensée de Morozov assez répétitive, idéologisante, et peu historicisée). On trouve néanmoins un bel exemple de solutionnisme en France, celui du "numérique à l'école": promu de manière répétitive par le ministère, Matignon et l'Elysée depuis 20 ans (et même 30, de Fabius 1985 à Valls 2015, brève archéologie des N plans "numérique à l'école" ici par C. Lelièvre). En quoi serait-ce du solutionnisme ? Parce qu'en fait, on peut avoir l'impression (et en ce sens la notion de solutionnisme est forcément subjective) que le "numérique à l'école" est promu comme une solution-miracle, un remède à tous les maux permettant d'éviter de se poser les autres questions, celles de niveau scolaire, de méthodes d'enseignement, de programmes.

Mais allons plus loin : le solutionnisme n'est-il pas à l'œuvre dans d'autres domaines ? Il est frappant de voir comment, après les attentats de Charlie en janvier 2015, Internet a été désigné presque comme l'ennemi public n°1 – ç'a été un fort axe de communication (pour arriver jusqu'à la loi 'renseignement' de juillet 2015), comme si c'était le principal et quasi-unique problème, ce que j'ai résumé dans 2 tweets forcément caricaturaux car lapidaires, mais illustrant le propos :

 

Mais – et c'était le but itinial de mon billet – il convient de relativiser ce concept même de solutionnisme. On le retrouve sous d'autres formes dans l'histoire des idées (Morozov n'en est pas l'inventeur, malgré ce que la presse nous en dit !), par exemple chez Jacques Ellul, Le Bluff technologique (Hachette, 1988):

[...] la technique nous est dorénavant présentée comme la seule solution à tous nos problèmes collectifs (le chômage, la misère du tiers monde, la crise, la pollution, la menace de guerre) ou individuels (la santé, la vie familiale, et même le sens de la vie) [...] Et il s'agit bien de bluff, parce que dans ce discours l'on multiplie par cent les possibilités effectives des techniques et que l'on voile radicalement les aspects négatifs.

Ce passage est tiré de l'Avertissement par Ellul lui-même, en début d'ouvrage : c'est même sa définition du bluff technologique qu'il donne ainsi. Alors, de grâce, arrêtons de considérer certains concepts comme totalement neufs, "innovants" (car il faut du neuf, toujours !), et tâchons de faire une archéologie de ces concepts  cela nous aidera, je pense, à mieux réfléchir.
 

Published by Alexandre Moatti
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10 mai 2015 7 10 /05 /mai /2015 18:06

En préparation de la table ronde ESPCI/ Espace Pierre-Gilles de Gennes de lundi 11 mai 2015, j'ai relu l'intéressant Livre Blanc Pour une meilleure visibilité de la recherche française, d'Antoine Blanchard et Elifsu Sabuncu, de 2e Labo (mars 2015)1. La démarche même en est intéressante, un « livre blanc » fait par deux personnes (compétentes, associées dans leur entreprise 2e Labo), de manière indépendante de toute institution, mis à disposition gratuitement et soumis à la discussion (ce 11 mai) : je ne crois pas avoir déjà vu cela dans ma carrière administrativo-universitaire – et ça change, à la fois par le style enlevé2 et par le contenu, de nombre de rapports publics souvent assez creux. L'inclusion, à la fin du rapport, de commentaires qui ont été faits aux auteurs – dont certains critiques –, suite à leur tribune dans Le Monde du 2 décembre 2013, dénote aussi une démarche originale et contributive, de manière effective et pas seulement dans les discours.

Un premier point à noter est la focalisation sur les « données récoltées par les administrateurs de la recherche » (type ANR), et non les données de recherche elles-mêmes (qui sont un autre sujet, me semble-t-il)3. Les auteurs estiment qu'elles constituent les meilleures métadonnées possibles pour analyser l'ensemble de la recherche française, et déplorent qu'elles soient (notamment via l'ANR) difficilement accessibles (parfois dans des documents téléchargeables... en PDF!), pas assez détaillées, pas assez standardisées. Bref, on serait loin de l'Open Data, prôné notamment par la nouvelle structure publique qu'est Etalab – et loin de ce qu'a fait par exemple une institution culturelle, la BnF, avec son excellent portail de données data.bnf.fr.

Un deuxième point de grand intérêt est la comparaison internationale faite par les auteurs, et notamment avec le Royaume-Uni. Ils mentionnent la politique suivie de longue date par la structure interministérielle du JISC (Joint Information Systems Committee, depuis 1993), avec l'ouverture fin 2013, après 18 mois d'expérimentation, d'un moteur « Gateway to Resarch », avec l'accès standardisé, par mots-clefs, aux programmes de recherche publics, leurs montants de financement, leur durée, leurs auteurs, etc. Ce bon résultat s'explique par un travail de mutualisation (cinq des huit organismes de financement de la recherche ont accepté de travailler ensemble sous l'égide du JISC), et par bien sûr par un travail d'interopérabilité.

Livre Blanc "Pour une meilleure visibilité de la recherche française"

Une recherche « Coriolis » dans le moteur Gateway to Research donne 6 projets (dont l'un en mécanique, l'autre en météorologie – force de Coriolis oblige), et 13 chercheurs auteurs, directeurs de programme auxquels s'adresser. On voit aussi les montants des programmes en £.

 

La comparaison faite par les auteurs avec la situation française laisse alors songeur. Nous n'avions pas anticipé dans notre rapport Salençon/Moatti (2008) l'arrivée et l'importance prégnante du Big Data (par ailleurs l'ANR venait d'être créée), mais force est de constater, si l'on en croit ce Livre Blanc très documenté, que « la France en est réduite à bricoler », avec en concurrence le logiciel SANGRIA (issu du PGI Cocktail, si!) et le logiciel GRAAL (Gestion de la Recherche, Application concernant les Activités des Laboratoires) de l'AMUE (Agence de multualisation des universités et établissements), avant qu'elle ne s'en retire en 2010 ! L'enjeu est maintenant le logiciel CAPLAB (Cartographie, Activités et Pilotage du laboratoire) mais « un appel d'offres aurait dû être lancé en 2012 pour une réalisation en 2013 ; nous sommes en 2015 et l'appel d'offres n'a toujours pas été lancé ». Nous laisserons tout cela à la discussion du 11 mai – cependant ce qui frappe, par rapport au Royaume-Uni, est dans ce pays la permanence des structures, comme celle du JISC, et la réelle volonté de mutualisation entre institutions.

 

Ce qui précède est le principal enjeu du Livre Blanc, comme l'indique son titre. Accessoirement, il évoque aussi d'autres sujets tout à fait intéressants, comme les présentations de pages de chercheurs par les établissements de recherche français (basées elles aussi sur divers logiciels d'annuaires). Les auteurs mentionnent notamment la présentation permise par le logiciel Digital Vita, que je cite parce qu'elle me paraît tout à fait intéressante pour un chercheur (c'est comme ça que je souhaiterais détailler mes axes de recherche sur ma page Paris-VII) :

Current Major/ Current Minor, Non-current Major/ Non-current Minor

(ce sur quoi le chercheur travaille de manière principale actuellement, et de manière secondaire; ce sur quoi il a travaillé de manière principale par le passé, et de manière secondaire).

 

Enfin, une dernière incise figurant dans le Livre Blanc mériterait un développement (mais là non plus ce n'était pas le propos du Livre Blanc) : le développement des « résaux sociaux de la recherche » (de type Academia.edu, MyScienceWork, Mendeley rachetée par Elsevier) : ces réseaux, par leurs relances permanentes (« tel collègue a consulté votre article ») et par leurs services, font concurrence aux portails publics de dépôt d'articles de recherche, comme HAL. Je pense qu'il est important de montrer aux chercheurs que le dépôt de leurs articles dans des archives publiques type HAL est prioritaire ; et je pense qu'une analyse, si possible francophone, comparant les divers réseaux sociaux privés de la recherche, leurs avantages, inconvénients, et surtout leur activité effective devrait être faite4 [post-réunion du 11 mai : Stéphane Pouyllau me signale sur Twitter ce très bon billet de blog d'Eric Verdeil].

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1 À noter qu'on peut se le procurer sur Kindle pour la modique somme de 0,5€ - sinon il est en téléchargement gratuit.

2 Certaines tournures très directes sont amusantes, comme « Patatras », ou « Qu'attend-on encore pour réagir ? ».

3 Les programmes de recherche (aussi bien en climatologie qu'en archéologie) produisent à présent un monceau de données brutes informatisées – mais ce n'est pas le sujet traité par le Livre Blanc.

4 Notamment Academia.edu, créé en 2008 à San Francisco (1 million d'utilisateurs enregistrés); Research Gate, créé en 2008 en Allemagne (5 millions d'utilisateurs enregistrés) ; Mendeley, créé en 2007 à Londres, racheté 80M$ en 2013 par Elsevier (c'est plus un logiciel de gestion de ses références qu'un réseau social) ; MyScienceWork, créé en 2010 en France. Au cours du débat du 11 mai, un intervenant dans la salle a indiqué que ces réseaux sociaux étaient des "gadgets à la mode", et ce qu'il importait c'est d'assurer en France l'interopérabilité entre les systèmes des organismes de recherche pour la meilleure visibilité. Il n'a pas totalement tort, mais pas totalement raison : si un moteur public "Gateway to Research" à la française n'est pas rapidement conçu, ces réseaux sociaux privés occuperont le terrain laissé libre (cf. la tentation Academia c/ HAL chez certains chercheurs, in Verdeil). C'est, mutatis mutandis, la même problémtique que nous avons connue avec Google dans le domaine de la recherche sur Internet, ou celui des bibliothèques numériques.

Published by Alexandre Moatti - dans Edition scientifique
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Alexandre Moatti
 
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