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23 novembre 2014 7 23 /11 /novembre /2014 17:35

Nous avons entrepris sur Twitter un feuilleton d'agacement de notre lecture d'E. Morozov, Pour tout résoudre, cliquez ici (FYP Éditions, 2014). Des lectures assez critiques de cet ouvrage ou de son ouvrage précédent existent déjà en français sur Internet (Cory Doctorow, traduit du Guardian, 25 janv. 2011, sur le site Framasoft, merci à @AdrienneCharmet du signalement ; voir aussi Sébastien Broca sur La Vie des Idées, 16 mai 2014, qui parle de « généralisation excessive » chez Morozov, merci à @hey_ghis du signalement).

 

Nous continuons la lecture de cet ouvrage de Morozov, nous en marquerons certains éléments positifs, mais souhaitons dès à présent étayer par des exemples notre avis globalement négatif – livre creux et long – discours facile). Prenons le sort fait à Wikipédia, p. 40-41, images à l'appui.

1Commente.jpg

« Wikipédia, le modèle favori des solutionnistes pour reconstruire le monde » : les solutionnistes, ce terme désigne pêle-mêle les transhumanistes, les GAFA (Google-Apple-Facebook-Amazon), les « geeks » (cités en permanence : qui sont-ils, en fait ?), les contributeurs de Wikipédia, les capitaux-risqueurs, la Silicon Valley, les divers "Partis Pirate", les analystes de la technologie,...

 

« Des livres aux titres comme Wikinomics ou WikiGovernement » : ce sont des livres américains que Morozov mentionne – sans donner leur auteur, sans référence. Surtout, le lecteur français (et sans doute le lecteur américain non spécialiste), ne connaît pas ces ouvrages : Morozov fait appel à leur titre comme un argument – sans que le lecteur puisse juger du contenu de ces ouvrages.

De même (image suivante), est cité un « expert en technologie », Kevin Kelly, que je ne connais pas : beaucoup de namedropping chez Morozov qui donne l'impression de régler des comptes – ce que je fais ici, je l'avoue, mais en réaction, et pas dans un ouvrage de 350 p. ; Morozov implique souvent son lecteur non dans un débat d'idées, mais dans une querelle de personnes, des « experts » qu'il critique et que son lecteur ne connaît pas.

Morozov-Commente.jpgPhrases 1. J'ai beau les relire je ne les comprends pas. Comme cela sent la traduction (très) lourde, je suis allé voir la version anglaise, page accessible sur Google Books. Je comprends un peu mieux, à peine : mais je trouve ces phrases très allusives, n'apportant rien à cet endroit. Comme je ne comprends pas la dernière phrase de la page, qui clôt ce qui est consacré (temporairement, j'espère !) à Wikipédia.

 

Passons sur les affreuses fautes d'orthographe – dues à la traductrice ou au (manque de) relecteur FYP Éditions. Je maintiens néanmoins que le style de la traduction est lourd et n'améliore pas la lisibilité de l'ouvrage.

ex. « Wikipedia se révèle être une bureaucratie gigantesque, et non le contraire » (?) traduit la phrase « Wikipedia, as it turns out, has a huge – and not small – bureaucracy », plus compréhensible en anglais !

 

2. Le cas du modèle WP:MOSMAC. Intéressant. Comme les auteurs qui sortent des maths en plein ouvrage et veulent en imposer ainsi. On trouve cet exemple dans un article de The Economist, supplément trimestriel Technologie, mars 2008 écrit par Morozov (mais pour savoir cela, il faut avoir la version anglaise ; la référence disparaît dans la version française).

Voici la page de consignes WP:MOSMAC incriminée. Au contraire de ce que dit Morozov (bureaucratie, couper les cheveux en 4), cette page essaie de définir soigneusement ce qui doit être appelé Macédoine. Sujet politique difficile, puisque la république de Macédoine (cap. Skopje), issue de l'ex-Yougoslavie, peut prêter à confusion avec une province de Grèce, la Macédoine. Wikipédia définit, pour ses contributeurs, quelques règles les plus raisonnables possibles pour le choix de l'appellation – critiquer cela comme de la « bureaucratie » est un discours facile, paresseux.

 

(plus loin) « conduit droit au désastre » : rien que ça ? Une phrase lourde de sens, mais sans explication, sans justification.

 

3. « La tâche d'une analyse technologique solide n'obéissant pas au webcentrisme est de rendre visible ce qui semble invisible ». C'est par cette phrase que Morozov se définit lui-même (« un solide analyste technologique »), par et en opposition au prétendu expert Kevin Kelly ; mais il donne l'impression d'être un « épiphanier », celui qui nous livre les vérités cachées, cachées par un complot des « solutionnistes » – comme s'il était lui le détenteur de la vérité vraie.

 

« On estime que depuis 2006, les discussions portant sur la politique éditoriale et de gestion de Wikipédia (sa bureaucratie en somme) représentaient [sic] au moins un quart de l'ensemble du site ». Faux. Dépend de quoi on parle. Bachelet & Moatti (Annales des Mines, 2012) estiment que c'est même l'inverse ! (« sur la Wikipédia francophone, les pages encyclopédiques représentent 1,23 millions de pages sur 5 millions ») Et quand bien même ? Que des contributeurs discutent entre eux (en pages de discussion), ou fixent des règles d'appellation (comme WP:MOSMAC), ce afin d'avoir les meilleures pages encyclopédiques possibles, qui cela gêne-t-il ?

 

4. « Wikipédia fonctionne en théorie pas en pratique ». Phrase banale (on peut dire cela de plein de choses). La phrase originale (dans l'édition anglaise) est heureusement la bonne : « Wikipedia fonctionne en pratique, pas en théorie » (la traductrice a-t-elle été trop zélée, ou étourdie, ou mauvaise ?). La phrase correcte est en effet amusante – ce n'est d'ailleurs pas Morozov qui l'a inventée (la citant dans un article récent, j'ai cherché une première occurrence, sans succès). C'est à présent presque un aphorisme.

Faisant cet exercice (à suivre), je m'aperçois qu'il est difficile de critiquer page à page un ouvrage. Mais je pense que c'est néanmoins utile : ces deux pages sur Wikipédia traduisent bien l'ensemble de l'ouvrage, ses approximations, ses manies (combat contre des « experts du numérique ») – que nous apporte vraiment Morozov ? 

 

Oui, je pense qu'il faut être vigilant sur une certaine omnipotence des GAFA. Qu'il faut être vigilant face au transhumanisme et à certaines formes d'utopie numérique. Mais ce ne sont pas la rhétorique facile ni les arguments de Morozov qui m'aident à réfléchir à cela.

 

(voir aussi notre billet septembre 2015 sur Morozov)

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commentaires

Mais où va le web 29/05/2016 11:43

Je voulais revenir sur ce billet que je ne trouvais plus, mais vous n'êtes finalement pas si loin que ça dans Google (merci les GAFA).


Je voulais revenir sur ce billet que je ne trouvais plus, mais vous n'êtes finalement pas si loin que ça dans Google (merci les GAFA). A dire vrai, je trouve votre critique un peu généralisante : difficile de trouver un essai sans aucunes petites contradictions, ni erreurs d’appréciation à la marge. Je passe les remarques sur la forme et les fautes : pas sûr que Morozov ait relu l’intégralité des traductions dont son ouvrage a fait l’objet. Mais bon.

J’ai la désagréable impression que vous jetez le bébé avec l’eau du bain. Certes, Ellul avant Morozov, comme vous le signalez dans votre autre billet, avait pressenti le « bluff » que Morozov appelle solutionnisme, mais passé le fait que l’environnement technique a changé entre temps, je n’ai pas le souvenir que notre ami Biélorusse eût nié cette préexistence.

Après ces quelques échauffourées sur Wikipédia, vous déclarez « ces deux pages sur Wikipédia traduisent bien l'ensemble de l'ouvrage, ses approximations, ses manies », or l’ouvrage traite me semble-t-il de bien d’autres sujets : politiques Big Data et ce qu’elles impliquent sur nos comportements, vies privées, modes de consommation qui dans l’ensemble, sont plutôt bien argumentées et clairs à la lecture.

Je ne nie pas que l’ouvrage peut parfois faire office de « catalogue de cas numériques dystopiques » qui, mis bout à bout, construisent un édifice critique, mais n’est-ce pas là la manière de procéder de quasiment tous les techno-critiques du moment ? (allez, Stiegler, Cardon, Sadin, même Marc Dugain s’y est mis récemment). Là où nos chemins pourraient éventuellement se croiser, c’est éventuellement sur le registre, Morozov a définitivement quelques lubies comme par exemple cette haine démesurées pour les conférences TED (toutes ne sont pas à mettre sur le même plan…), ou encore une incapacité totale à concevoir que chacun puisse vouloir être auteur (alors je n’ai plus la référence en tête, mais je me rappelle une critique très dure sur Amazon permettant à chacun d’écrire à son niveau, enfin, c’est un peu imprécis mais ça sentait l’élitisme et la violence symbolique à 10 Km).

Bref, il y a peut-être quelques erreurs de jeunesse, et une volonté d’en découdre de façon un peu sanguine avec truc ou machin, à la limite c’est pas le propos, de toute façon on comprend bien dans quel camp est l’auteur du bouquin… Personnellement, j’en retire une lecture riche, un éventail conceptuel facilement saisissable (et en cela, assez grand public au final) qui a le mérite de faire sonner d’autres cloches que celles de la Silicon Valley. Cela dit, ça n’engage que moi.

Merci en tout cas d’avoir suscité ce petit débat.

(J'espère ne pas avoir fait de fautes, vous mettez une sacrée pression).

Alexandre Moatti 03/06/2016 17:55

Comme convenu quelques éléments de réponse.

Tout d'abord sur la forme (mauvaise traduction, etc.; oui, je sais la forme, c'est ch*** mais en fait c'est important). Je pense que depuis mon billet, cette traductrice n'a pas dû être réutilisée par FYP Editions, parce que là, c'était vraiment catastrophique.

Dire que "Wikipédia c'est l'outil préféré des solutionnistes" c'est vraiment une grosse approximation qui obère le propos. Mélanger l'internet marchand des GAFA (représentants du 'solutionnisme') et l'internet non-marchand de Wikipedia fait douter sur sa compréhension des uns comme de l'autre. Pour ma part, je suis wikipédien actif (depuis 2005), et je crois en l'internet non-marchand. Que Morozov nous fasse part de sa petite expérience à propos de WP et de ses frustrations n'a aucun intérêt. Qu'il en tire une généralité pareille est, par surcroît, non valide.

Je suis sensible à l'histoire des idées (c'est même mon domaine). Quand on lit un livre d'Ellul, on a l'impression d'une pensée (trop ?) construite, à l'inverse d'un ouvrage de Morozov qui part dans tous les sens. Et, même si la technique a changé, les arguments sont les mêmes, ce qui relativise le caractère innovant des auteurs contemporains. Et les mêmes arguments se retrouvent en 1930 (certains auteurs que j'étudie, sur l'anti-machnisme, et même sur le "transhumanisme"), en 1960 (Ellul), et de nos jours.

Concernant les penseurs que vous indiquez. Pour ma part, je n'arrive pas à comprendre les ouvrages de Sadin ,très répétitifs, très maniérés. Il en va de même de Stiegler, jargon en plus (je mets un bémol : il faut que je lise son dernier ouvrage sur la disruption). Cardin, c'est différent, il a une pensée beaucoup plus claire, plus pragmatique, qui nous permet d'apprendre quelque chose (ex. son récent ouvrage À quoi rêvent les algorithmes?).

Dernier point. Je ne suis pas le seul à avoir noté cela, mais la technocritique nourrit le caractère prophétique passablement énervant des technophiles; Ainsi Morozov va-t-il critiquer des applications À VENIR, rentrant ainsi dans le jeu des technoprophètes (cf.mon article 'Commentaire' juin 2016 que je peux vous envoyer).

Sur TED/TEDx, je ne savais pas que Morozov les cirtiquait, mais sur ce point je le rejoins peut-être (cf.mon récent billet du présent blog, mai 2016); pour moi une critique très intéressante des TeD a été faite par Benjamin Bratton, dans le Guardian "We need to talk about TED". C'est un article ciblé, argumenté, très intéressant.

Dernier point sur Morozov. En dehors de ses opinions politiques (virulemment anti-capitalistes, au point parfois de l'aveugler - comme l'aveugle aussi une forme de crainte d'une "surveillance généralisée", liée à son enfance en Biélorussie - il ne s'en cache pas), il est en permanence dans un débat CONTRE les "gourous" de la Silicon Valley, ou prétendus tels. C'est un jeu un peu trop médiatique à mon sens, qui nuit à la profondeur de la pensée. Voilà.

Je ne pense pas vous avoir convaincu, mais merci aussi à vous d'entretenir ce débat.

A.M.

NicoTupe 24/11/2014 14:15


Un peu étonné par ton avis. J'en suis à la moitié du bouquin et je partage la plupart des critiques voire même je serait encore plus virulent sur l'évidente bétise de certains propos.


Au dela de cela, ce livre arrive à me faire réfléchir sur certains sujets avec des éléments que je n'avais jamais entendu ailleurs. Par exemple, sur la notion de "transparence" et de choses où
"accessibles à tous" est passé en quelques années de "disponible à la demande dans une préfecture avec un peu de paperasse à faire à chaque demande" à "accessible via une api avec donc
possibilité de faire des statistiques et autres usages". Il prend l'exemple (assez connu) des pédophiles qui ont purgé leur peine aux US. Leur lieu de résidence est accessible comme ça facilement
sur le net. Si bien que quelqu'un a eu l'idée de mettre leur localisation sur une carte Google map a destination de tout le monde et que certains se sont fait lyncher.


Ce n'est bien sur qu'un exemple mais je toruve intéressant de se poser la question de comment mêler transparence, internet et non automatisation sur les données... Bref, il me semble qu'il y a
quand même quelques éléments intéressants dans ce bouquin.


PS : pas de remarques sur la traduction, je le lis en VO et je n'ai pas à me plaindre outre mesure du style.

Alexandre Moatti 25/11/2014 19:31



Oui, l'exemple des pédophiles ou des donateurs de partis politiques, localisables par API (il parle d'eightwatch je crois - en fait c'est tjs le même exemple)
est intéressant. Maiq quelle gangue d'inintérêt et de verbiage autour ! A.M.



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  • : Humanités numériques, édition scientifique, diffusion numérique de la connaissance, Enseignement supérieur et recherche (auteur Alexandre Moatti) = ISSN 2554-1137
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Alexandre Moatti
 
Secrétaire général du comité de pilotage BNUE août 2005- août 2006
 



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